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viernes, 28 de diciembre de 2012

Hommage à Victor Manuel Rendón : la bataille de Miñarica et les lettres de José Joaquín Olmedo au Général Juan José Flores (A)

 
« La segunda de las grandes composiciones líricas de Olmedo (y por la constante perfección de la forma quizá la primera) canto que, salvo la inferioridad de la materia, no cede en pompa, boato, sonoridad y nervio al Canto de Junín, y en madurez de estilo y buena disposición de partes seguramente lo vence”
 
Marcelino Menéndez y Pelayo (B)
 
TEXTE DE VÍCTOR MANUEL RENDÓN:
 
1. Retour d’Olmedo en Equateur.- Rôle politique qu’il y joue au déclin de sa vie.- Ses lettres au général Florès, Président de la République sur son nouveau chant: La Bataille de Miñarica.
 
Olmedo remplissait sa mission diplomatique en Europe lorsque Bolivar élabora son curieux projet de constitution pour la République de Bolivie. Il y instituait un président à vie, ayant la faculté de désigner son successeur, dont le choix restait pourtant soumis à l’approbation du Congrès. Le poète, consulté à ce sujet par le héros, n’hésita pas à en blâmer le plan avec sa franchise habituelle et lui écrivit de Paris, le 14 janvier 1827:
 
«Vous avez avancé des idées que vous n’auriez pas osé émettre si vos intentions n’eussent pas été saines et franches. Je fais allusion surtout à votre mode de succession au pouvoir. Avons-nous beaucoup d’hommes infaillibles? Les précautions, qui se justifient aujourd’hui parce que l’Etat commence à se former, ne deviendront-elles pas dangereuses un jour? Un chef aura-t-il toujours assez de vertu pour ne pas circonscrire entre ses fils, ses parents et ses amis, l’élection du Congrès et pour ne pas léguer le pouvoir comme un héritage à sa famille ou à son parti? Cette clause de votre projet a motivé par ici beaucoup de discussions philosophiques et politiques; car, en effet, il y a des monarchies absolues, très autocratiques, où la loi de succession héréditaire n’était pas aussi dangereuse. J’en viens à me persuader que cette forme-là détonne avec l’idée de République…»
 
C’est sans doute ce projet de Constitution tant décrié qui a fait dire à l’historien César Cantu très erronément que Bolivar «se arreva il genio della guerra non possedea quello de la legislazione» (1). Ce qu’il y a de certain, c’est que Bolivar connaissait déjà à fond le caractère changeant, irritable et turbulent des peuples affranchis, où le sang espagnol avait laissé d’impérissables traces, et il commençait à se demander avec inquiétude et tristesse s’ils auraient su profiter de leur liberté. Aussi, a-t-il écrit lui-même:
 
«Mon projet pour la Bolivie réunit la monarchie libérale avec la République la plus libre et il aura beau paraître erroné et l’être en réalité, ce n’est pas de ma faute si je pense ainsi. Ce qu’il y a de pire, c’est que, dans mon erreur, je m’obstine même à imaginer que nous ne sommes pas capables de maintenir des Républiques; je dis encore plus, pas même des gouvernements constitutionnels. L’Histoire le dira» (2).
 
Le spectacle lamentable que présentent quelques-unes des Républiques de l’Amérique latine avec leurs luttes internes continuelles et leurs guerres fratricides donne jusqu’à présent, hélas! raison aux craintes prophétiques de Bolivar.
 
De retour à Guayaquil, Olmedo, attristé par les événements politiques qui mirent aux prises la Colombie et le Pérou, décida de rentrer dans la vie privée et réfuta le portefeuille des Affaires Étrangères que Bolivar lui offrait.
 
«Son extraordinaire mérite.- a dit l’un de ses panégyristes (3),- et les titres qui l’avaient rendu digne de l’estime du Libérateur, auraient suffit pour que celui-ci l’appelât aux plus hautes fonctions; mais il préféra la vie privée pendant ces jours funestes de dictature, de projets de présidence à vie et de pronunciamientos militaires contre les institutions établies qui obscurcirent l’auréole de la glorieuse Colombie. Olmedo sauvegarda son nom en ne s’immisçant dans aucuns événements qui eurent pour résultat la dissolution de cette célèbre République. Le poète voulait se consacrer uniquement à ses travaux littéraires; mais les événements qui se déroulèrent dans son pays, et auxquels il ne pouvait rester indifférent avec son patriotisme exalté, l’obligèrent malgré lui à vaincre sa répugnance pour les affaires politiques. Sa position sociale, sa belle intelligence, ses connaissances, son patriotisme, son intégrité et sa modestie même, constituaient un si précieux ensemble de qualités, qu’il lui était impossible de se souscrire aux devoirs que le choix de ses concitoyens lui imposait. Il dut donc se résigner à prendre part à tous les événements dont sa patrie fut le théâtre depuis le jour de l’Indépendance jusqu’à l’heure de sa mort».
 
Olmedo fut un des députés au Congrès qui donna une constitution à l’Équateur, nouvel État né de la dissolution de la grande République de Colombie. Il fut l’un des membres qui la rédigèrent. La durée des fonctions présidentielles y avait été portée à huit ans. Après discussion, Olmedo consentit à ce qu’elle fût réduite à quatre et non pas à deux ans, comme on le demandait.
 
«Nous cédons au désir du plus grand nombre, s’écria-t-il, mais nous sommes convaincus qu’une courte période ne suffira pas à empêcher les révolutions ni les élans impatients des ambitions».
 
Les événements devaient par la suite prouver constamment la justesse de cette observation.
 
Élu par le Congrès vice-président de la République de l’Équateur, Olmedo, par modestie ou par amour de sa ville natale, préféra les fonctions de gouverneur du département du Guayas, auxquelles il dut renoncer bientôt pour aller siéger aux conférences diplomatiques ayant pour but, en 1832-1833, la démarcation des limites entre l’Équateur et la Colombie.
 
En 1833 éclata la révolution qui cherchait à renverser du pouvoir le général Florès (4), alors soutenu par des éléments majoritaires dans le pays désireux de conserver la paix à tout prix. Le Général Florès fut vainqueur des factieux dans le sanglant combat de Miñarica. Ce fait d’armes réveilla la muse d’Olmedo, assoupie depuis qu’elle avait élevé la voix pour chanter Bolivar, comme le poète l’a dit lui-même dans cette remarquable poésie dont le début rappelle l’ode IV du Livre V d’Horace en l’honneur de Drusus:
 
LA BATAILLE DE MIÑARICA (C)
 
Lorsqu’un aiglon poussé par l’instinct de sa race
D’une aile trop précoce et hardiment dans l’air
Prend son essor joyeux, tout fier de son audace
Il s’élève jusqu’aux nuages que l’éclair
Sillonne, et ne voit pas le danger qui menace
Un tel exploit, car, pour son vol ambitieux,
Il trouve étroit le champ de la moitié des cieux.
Mais, ébloui soudain, aveuglé, dans l’espace
Perdu, manquant de souffle, à la merci du vent
Il livre son salut, son sort dorénavant,
Et quand, par son poids seul il descend de la nue,
S’il se retrouve au sein de la forêt connue,
Loin du jour il s’y cache, épuisé, plein d’effroi
Et des airs il renonce à devenir le roi.
 
Ma muse ainsi sentant que sous ses pieds la terre
Se dérobait, jadis escalada les cieux.
L’amour de la Patrie, un cœur audacieux,
Voilà ses seuls moyens. Au pays du tonnerre
Elle devient prêtresse insigne des Incas.
Sur l’autel du Soleil, dont elle ouvre le temple,
Elle répand des fleurs et des dons délicats.
Ceinte de la splendide étole on la contemple
Et la tiare au front. Un dieu, qui dans son sein
N’entre pas tout entier, l’agite et la tourmente,
Et sa voix qu’il inspire, a retenti soudain,
En sibylle changeant l’aveugle et l’ignorante.
Son oracle terrible a fait trembler les rois;
Au peuple qui l’écoute elle dicte des lois
En révélant le sort promis à son histoire;
Elle trace les champs de bataille et prédit
La victoire qu’un chœur dans les cieux applaudit
Et des Incas, enfin, vénérant la mémoire,
Elle leur donne un rang parmi les Immortels
Et leur dresse, à défaut de tombe, des autels (5).
 
Mais, lorsque du triomphe elle chantait l’ivresse,
Son regard se reporte en arrière et voyant
Qu’elle vient de franchir un abîme effrayant,
Elle tremble, pâlit et, dans son trouble, laisse
Tomber le diadème éclatant et sacré
Qu’elle portait au front. Son âme est languissante;
Son esprit, comme après un délire, égaré;
Lasse, elle s’assoupit encore frémissante.
Vainement le fracas des armes retentit
Et la voix du canon fratricide rugit
Et l’on entend craquer de tous côtés la terre
Au passage du char terrible de la guerre.
L’atroce sifflement des serpents furieux
Que la Discorde mêle à ses rudes cheveux,
Excite tous les cœurs altérés de carnage.
Depuis l’antique sol des Incas jusqu’aux murs
De la ville héritant du beau nom de Carthage (6),
Partout l’orage gronde et les cieux sont obscurs (7).
 
Vainement du milieu d’une onde populaire,
Belle, pleine d’espoir et demandant à plaire,
La jeune République (8) un jour apparaissait,
Ainsi que sur la blanche écume bouillonnante
La déesse d’amour et de beauté naissait
Du sein des flots jadis, et toute rayonnante,
Le front paré de fleurs qui parfumaient les airs,
Fille de l’océan, rasséréna les mers.
 
Et sur les bords peuplés de la riche Tamise,
En vain, et sur les bords du sonore Rima,
Des chants ont retenti, plus rien ne ranima
La muse de Junin au silence soumise (9).
Depuis longtemps hélas! s’éteint le feu sacré
De l’inspiration! Il languit, il expire
Et la voix qui se tait, d’un accent inspiré,
Ne fera plus vibrer les cordes de sa lyre.
 
Non! Jamais tu ne meurs, Génie! Et seul c’est toi
De ton souffle puissant qui ranime la terre,
Les cieux, les corps, le marbre et je te sens en moi.
Partez, rapides vents, -je ne puis plus me taire,-
Annoncez en tous lieux un nouveau chant vainqueur.
Donnez-moi des lauriers, des palmes et des ailes
Et l’accent qui convient aux choses immortelles,
Car l’inspiration bout déjà dans mon cœur.
 
Où court donc, en fuyant la maison paternelle,
La jeunesse aujourd’hui? Insensée, où court-elle ?
La fureur dans les yeux, la rage dans le sein.
Elle va brandissant dans la sanglante main.
Un infernal tison, comme une aveugle Parque
Qui prompte se ruant tranche la vie et marque
De cendres et de sang son passage en tout lieu?
 
On invoque les lois et la Patrie et Dieu,
La Liberté! Mais l’or, le sang et la puissance,
Voilà les lois, voilà la liberté dont pense
Chacun être en ce jour l’illustre défenseur !
 
Dans nos monts leur offrant une énorme épaisseur
Et dans le bâtiment superbe, inexpugnable
Que sur les flots, au loin, exhibe l’admirable
Reine du Pacifique, ils fondent l’insolent
Espoir de la vengeance et du succès sanglant (10).
 
Au triomphe certain ils volent et l’abîme
S’est ouvert sous leurs pieds, car les horreurs du crime
De la sédition et les plaintes sortant
Des ruines, ainsi que des clameurs de tant
De peuples demeurés fidèlement honnêtes,
Ont attirés soudain la foudre sur leurs têtes
Qui dormait au milieu de son nuage noir.
 
Et le héros surgit qui du divin Pouvoir
Reçut courage, esprit et prévoyance, audace.
Pour lutter jusqu’au bout, plus le danger menace,
Il a du cœur de reste et tout cède. A sa voix,
La Victoire obéit et, devant ses exploits,
Le danger étonné de son âme recule (11).
 
Florès, voilà le nom que l’on crie. Il circule
Sur les monts qui servant de merveilleux décor
Au magnifique champ le répètent encor.
Les échos, l’un de l’autre avides, se poursuivent
Et, toujours agités, semblables ils arrivent
Aux vagues de la mer, leurs cris sourds effrayant
La tourbe fallacieuse. Atterrée, en fuyant,
Sans savoir où porter ses pas, car dans sa fuite,
Les échos sont toujours lancés à sa poursuite,
Le spectre du héros l’épouvante en tous lieux.
 
Ainsi, quant un nuage assombrissant les cieux
Vers le déclin du jour, tous les bergers s’empressent
D’assembler les moutons insouciants qui paissent,
Soudain, si le tonnerre éclate bruyamment,
Le timide troupeau, dans son effarement,
Sans vouloir écouter la clameur inutile
De son fidèle chien, s’éparpille dans mille
Précipices affreux qui de son cher bercail
L’éloignent davantage et bergers, chiens, bétail
Courent tremblants de peur et tombent pêle-mêle (12).
 
Le guerrier écouta, comme toujours fidèle,
La voix de la Patrie. Il met au clair l’acier
Invincible et s’avance avec chaque officier
Qui, glorieux dans cent combats d’une épopée,
Jure alors, sur la croix que forme son épée,
De rendre à son pays la paix ou de mourir.
 
Il parle et, sur-le-champ qu’on l’entend discourir,
Tout agit, tout se meut autour de sa personne,
Fers, engins meurtriers, tout ce que le sol donne,
L’art construit, le génie invente l’élément
De guerre et de victoire, est prêt en un moment
Ou fait comme à prodige. Et la forge étincelle,
Et l’enclume gémit. La mer, aussitôt, elle,
Se couvre de vaisseaux, la terre de guerriers;
La Jeunesse partout exerce ses coursiers
A la terrible autant qu’inégale bataille;
Le cheval au repos qui mord son frein tressaille,
S’irrite et, de son pied frappant le sol poudreux,
Demande le signal d’un ai hardi, fougueux.
Son souffle est menaçant, tandis que chaque membre
S’agite dans son corps; son œil flamboie, il cambre
La nuque; avec défi la dresse, en relevant
Son oreille pointue et rejetant au vent,
Le cou toujours tendu, sa luisante crinière,
Sur place, comme en une illusoire carrière,
Il fait avec fierté plus d’un millier de pas.
 
L’ardeur, le mouvement et le bruit ne sont pas
Moindres dans l’autre camp, car la fureur des armes,
L’aveugle ambition les excite et l’alarme
Fut vaine que donna la voix de la raison.
En vain aussi le ciel leur prodigue à foison
Les présages fréquents, prodigieux et sombres.
Sur la terre le soir on voit passer des ombres
Lugubres exhalant des plaintes ou des cris
Et des éclairs sanglants dans les cieux assombris
Avec un faible éclat sillonnent les ténèbres!
Et l’on entend la nuit le son de glas funèbres
Au firmament de l’un à l’autre bout des cieux;
La montagne se fend; l’ouvrage furieux
Se déchaîne. L’espace est un champ de bataille (13).
 
Et la Vierge… mon cœur épouvanté tressaille! (14).
Au milieu d’un pompeux cortège solennel,
Soudain, s’est écroulée au pied de son autel,
Du sacrilège encens qu’on lui brûle indignée! (15)
 
Voyez là-bas, au loin, la sinistre nuée
Des tourbillons poudreux du sable en mouvement
Qui se répand épaisse et monte lentement…!
C’est là Miñarica (16). C’est là que la Discorde
Organise aujourd’hui cette crédule horde
Qu’elle appelle et dénombre en embrasant son sein
Et qui, la rage au cœur, ne connaît plus de frein.
 
Florès vole au-devant d’elle; mais, quand son glaive
Sur les fronts ennemis en flamboyant se lève,
Il reconnaît, hélas! des frères; à l’instant
Il jette loin de lui le fer en présentant
Son cœur à découvert et sa main désarmée,
Mais la faction folle est d’orgueil animée,
Prières et conseils de l’amitié, la paix,
Elle dédaigne tout. Triomphant désormais
De se sentir priée, elle a plus d’arrogance
Et d’illusions, car peu de fois la clémence
D’une âme généreuse a dompté les fureurs
De la guerre civile et même, plus les cœurs
Se trouvent avilis, plus elle les enflamme.
 
Le héros de nouveau fit flamboyer sa lame
Et ce fut le signal. Les rudes combattants,
D’une démarche sûre et leurs fronts exaltants,
S’attaquent corps à corps; car d’une part se presse
Le nombre avec l’audace et de l’autre se dresse
L’art avec le courage et la sérénité.
Fureur et sang partout, quel que soit le côté.
Et ce sang qui rougit les armes et les souille
Est plus infâme encor pour elles que la rouille.
Partout vont déchirés les nobles étendards
De la Patrie et dans le sang flottent épars.
Les monts sont hérissés de casques et les plaines;
Les membres frémissants et les formes humaines
Se tordent en hurlant et ceux qui déjà sont
Sans force pour frapper, pour insulter en ont,
Tant qu’il leur restera quelque souffle de vie
Errant péniblement sur la lèvre pâlie.
 
Les frères, les amis anciens, en s’y voyant
S’étreignent d’un effort plein de haine, effrayant.
 
Pas de quartier, pas de merci! Qu’on me retire
De ces horribles lieux! Brise plutôt ta lyre
Ma Muse inconsolable, et laisse s’engouffrer
A tout jamais au sien des tristes nuits obscures
Tous ces combats civils, sans qu’aux races futures
Tu veuilles dans des vers durables les narrer;
Car, si quelque scandale ou honte s’en détache,
Mieux sert la vérité celui qui mieux la cache!
 
Comme l’éclair au sein des cieux orageux luit,
Trace un sillon de feu, puis rapide s’enfuit,
Brille une fois encore et, dissipant l’orage,
Rend au ciel sa splendeur, du chef plein de courage
Ainsi le fer, parmi les sombres escadrons,
Se fait jour et reluit… tous ont caché leurs fronts.
Les uns terrifiés par sa seule présence,
Les autres en criant merci se sont rendus,
Et ceux qui pouvant fuir s’enfuirent éperdus,
Dans leur fuite ont été gagnés par la clémence.
 
Salut à toi, Vainqueur illustre, ferme appui
De ton pays; pilier glorieux! Aujourd’hui
La désolation, le fracas de la guerre
Grâce à toi vont finir. La Muse sur la terre
S’éveille de nouveau pour faire entendre un chant.
Grâce à toi s’amoindrit le désespoir touchant
Du pays qui pleurait cette hécatombe horrible,
Triste prix du succès! Par ton glaive invincible
Tu rends la paix au peuple, et leur éclat aux arts,
A la sainte Thémis son culte; aux étendards
Leur vieil honneur; à la Liberté son Empire
Et son sceptre à la Loi. Ce n’est plus pour maudire
Que les ombres des morts à Guachi (17) surgiront;
Tu calmes leur douleur en vengeant leur affront.
 
Roi des Andes, que ton front radieux s’incline,
Car voici le vainqueur! Vers ces bords il chemine
De son pas triomphant. Tandis qu’en son honneur
L’amitié fait entendre un hymne, avec bonheur
Son cher Guayas s’apprête à fêter la victoire
Dont gardera ce chant l’éternelle mémoire.
 
Cette ode, considérée dans son ensemble, paraît à quelques-uns la plus parfaite des poésies d’Olmedo. L’unité du sujet, le plan tracé avec netteté, les idées harmonieusement exprimées dans un style vigoureux et sobre, sans que le nombre de vers nuise à leur effet et sans que le poète y ait recours à des artifices comme il s’est vu obligé de le faire dans son Hymne à Bolivar, tout contribue à en faire une de ses plus belles compositions, mais l’argument a divisé en deux camps ses critiques. D’un côté, ceux qui le jugent mal inspiré de l’avoir écrite, du moment qu’il s’agissait de glorifier le chef triomphant d’une lutte fratricide; de l’autre, ceux qui l’applaudissent sans réserves, estimant que les poètes doivent toujours obéir à leur inspiration, quelque que soit sa source. Olmedo lui-même avait pressenti ce double courant d’opinions et semble avoir hésité un instant à accorder sa lyre. Ne nous dit-il pas dans ses vers:
 
«Qu’on me retire
De ces horribles lieux. Brise plutôt ta lyre,
Ma Muse inconsolable, et laisse s’engouffrer
A tout jamais au sein des tristes nuits obscures
Tous ces combats civils, sans qu’aux races futures
Tu veuilles dans des vers durables les narrer;
Car, si quelque scandale ou honte s’en détache,
Mieux sert la vérité celui qui mieux la cache».
 
Quelques années plus tard, dans son «Manifeste du Gouvernement Provisoire de l’Equateur», après la chute définitive du général Florès, il semble encore préoccupé de justifier son ode, en disant:
 
« S’il ne manqua pas quelqu’un pour chanter la victoire fatale, les patriotes pardonnèrent les errements du génie et les fictions poétiques à la louange de l’ange exterminateur».
 
Ailleurs, dans une lettre à un ami, il a dit encore:
 
«La bataille de Miñarica! … l’argument n’est pas favorable. Il n’est pas bon de chanter les guerres civiles; l’éloge des vainqueurs ne peut se faire sans blâme pour les vaincus; or, vainqueurs et vaincus, tous sont nos frères. De tout mon cœur je voudrais effacer quelques vers de cette composition…».
 
Malgré le sentiment de répulsion que le sujet du chant faisait naître en lui, l’inspiration fut la plus forte et le poète chanta. Les poètes a dit Chateaubriand sont comme les oiseaux, le moindre bruit les fait chanter; mais il fallait bien que le bruit fût formidable pour qu’Olmedo chantât bien, car il avait besoin de batailles, de péripéties et de catastrophes, affirme M. Ballén, et tout cela ne se présentait pas fréquemment autour de lui, ce qui explique peut-être encore pourquoi sont peu nombreuses ses poésies. Est-ce pourtant, la première fois que les Muses se sont montrées favorables à la commémoration de la Discorde?
 
La Pharsale dans l’antiquité et la Henriade plus récemment, pour ne citer que deux grands exemples, répondent à cette question.
 
De quelque côté que l’on se range dans cette appréciation du choix du sujet plus ou moins heureux, on doit reconnaître que les qualités maîtresses de l’ode sont indiscutables. C’est là, à notre avis, le meilleur des plaidoyers, plus acceptable que l’excuse selon laquelle on a voulu honorer le vainqueur d’une révolution qui, d’ailleurs, ne l’avait pas sollicité en sa faveur. N’étale-t-il pas, enfin, dans son chant, comme Voltaire le fit dans son poème, en les dépeignant d’une main vigoureuse et juste, l’horreur et la désolation de ces abominables carnages, de ces guerres intérieures, insensées toujours, fréquentes, hélas!
 
Le héros du chant, il faut aussi le dire, quelque que pût être sa conduite ultérieure, n’était pas alors indigne de louanges. Le général Florès, né vénézuélien, était resté à la tête des troupes colombiennes sur le territoire équatorien après le départ de Bolivar et l’assassinat du maréchal Sucre. Il y avait rendu de véritables services et, quand la République de l’Equateur fut fondée, il mérita l’honneur d’y être élevé à la présidence par le Congrès qui fut convoqué à Riobamba le 14 août 1830. Quand il triompha du parti révolté, à Miñarica, il avait l’opinion publique en sa faveur. Ajoutons, enfin, qu’Olmedo ne fut pas guidé par le désir d’applaudir un nouveau chef puissant ni d’en obtenir la moindre récompense; pas plus qu’il n’avait eu pareilles pensées en chantant Bolivar. Il en était incapable. Tout ce que nous avons dit déjà sur son caractère, le prouve hautement. Ses lettres attachantes au général Florès où il lui raconte comment l’inspiration pour chanter sa victoire lui est revenue, après dix ans de silence, impérieuse, obsédante, et comment il a conçu son plan, montre clairement sa bonne foi et ses intentions pures. En voici les principaux fragments:
 
«Je vais vous donner une nouvelle singulière, bien que de peu d’importance. Qu’est ce que ce sera? Vous le dirai-je?... Je ne le dis pas; j’en ai honte… Allons, pas de tergiversations, sachez donc que la victoire de Miñarica a réveillé la Muse de Junin… Dans le prochain courrier je vous parlerai plus longuement de cette malencontreuse pensée et je vous mettrai au courant de ce que j’aurai fait. Jusqu’à présent j’ai composé tout au plus une cinquantaine de vers. Et adieu…».
 
Les lignes précédentes ont été écrites le 27 mars 1835, deux mois après la bataille gagnée par le général Florès. Voici celles du 1er avril de la même année:
 
«Après dix ans de sommeil, la victoire de Miñarica m’a réveillé, ce qui m’a surpris au point que je me croyais poète ou versificateur pour la première fois. Je n’avais plus souvenance de l’impression produite par une effervescence semblable) et je me trouvais dans un espace nouveau et inconnu. Je débute et, comme le début est à lui seul la moitié d’une œuvre ou d’un chemin, je comptais sur ce que ma composition, si elle n’était pas réussie, serait du moins terminée.
 
Le commencement, (je parle avec la modestie du poète), me parut passable, j’en dirai davantage… bon, tout en reconnaissant qu’il m’entraînerait bien loin. La fièvre dura quelques jours et, dans un moment de surexcitation, je ne pus cacher mon secret, (parce que dans l’ivresse, les secrets se gardent mal), à notre ami Rocafuerte. Celui-ci s’enflamma, s’électrisa à la nouvelle inattendue du réveil de la Muse de Junin. Partageant son enthousiasme, je lui exagérai mon exorde, peut-être plus que je ne le devais. Nous nous séparâmes. Le jour suivant, il se présenta chez moi de grand matin et me dit qu’il n’avait pu fermer l’œil de la nuit en songeant à l’ode de Miñarica et qu’il était accouru, résolu à lire ce que j’avais fait, fût-ce peu ou beaucoup. Il lut. Et voyez ce que c’est que l’orgueil ou la vanité des poètes: je me confesserai à vous puisque nous sommes en carême et que je n’ai pas coutume de m’adresser aux Pères pour cette besogne. Je me confesserai à vous, dis-je, pour suivre ce conseil de l’Apôtre aux fidèles: Confessez-vous l’un à l’autre réciproquement. Il lut et je compris qu’il ne ressentait pas l’impression que j’espérais. Il parla peu, fit quelques observations, nous discutâmes et le résultat fut que le génie demeura pareil au sommet du Chimborazo, c’est-à-dire gelé. Je me replongeai dans le sommeil plusieurs jours encore. Soudain, dans mes rêves je retrouvai la lyre abandonnée et je me résolus à continuer mon chant, opinant que, si la lyre n’était pas accordée par la main de la Gloire, elle le serait du moins par la main de l’Amitié. Plus de quatre-vingts vers sont déjà écrits et je pense arriver au but, ne fût-ce qu’avec des béquilles, si les ailes me manquent…»
 
Huit jours plus tard, il continuait sur le même thème:
 
«Je poursuis aujourd’hui la causerie, qui resta en suspens dans ma lettre précédente, sur mon inspiration inespérée et je vous dirai de bon gré que, depuis lors, je n’ai pas avancé du tout, du tout. J’ai été assailli ces jours derniers par tant de petites occupations indispensables, que non seulement elles m’ont enlevé un temps précis et précieux, mais encore elles ont indisposé mon humeur poétique et refroidi mon enthousiasme. Les muses ennuyées se sont éloignées, peut-être pour chercher des prairies riantes, des concerts harmonieux et des cœurs d’amants heureux. Ce qu’il y aura de pire c’est que, quand je pourrai m’y remettre, il me sera difficile de reprendre le fil. Ce fil fut rompu quand le vent soufflait et à dure peine je pourrai en joindre les deux bouts lâchés et flottants dans l’espace du bon Dieu…
 
… Dans mon jeune âge je faisais des vers avec une très grande facilité, peut-être parce que la jeunesse est une saison magique, peut-être parce que je n’exerçais pas d’occupations d’importances et sérieuses, peut-être, enfin, parce que, connaissant moins l’art, le spectre de la perfection m’effrayait moins. Plus tard, à mesure que j’avançais en âge et un peu dans mon art, j’ai toujours eu le malheur de ne pas écrire des vers dans une situation à mon goût. J’ai besoin de tant de conditions qu’il n’est pas facile de les réunir toutes et c’est pour cela que je compose si rarement. J’ai besoin d’être entièrement libre de toutes sortes d’occupations; j’ai besoin d’un endroit commode, agréable, ayant vue sur la campagne, des fleuves et des monts; j’ai besoin d’amis qui me critiquent, de juges qui me complimentent et même d’entêtés qui débattent sur chaque mot, chaque phrase ou chaque pensée; car j’ai observé que la discussion éveille davantage mes idées et m’échauffe plus que le vin. J’ai besoin, surtout, d’autres choses dont nous causerons dans quelques jours. Je n’ai jamais bénéficié de tous ces avantages réunis et, maintenant, moins encore: pour cela vous pouvez commencer à vous faire une opinion sur la composition que je vous ai annoncée. La seule idée que je puisse être élu à la Convention me met dans l’inquiétude; celle-ci augmentera quand je serai nommé et la pauvre ode de Miñarica ne verra pas le jour, comme la petite aveugle du plaisant yaraví.
 
Je ne sais donc pas quand je pourrai la terminer. Heureusement je la commence à la manière de Pindare, c’est-à-dire qu’elle pourra s’achever quand le lecteur y pensera le moins et quand j’y penserai le moins moi-même. Notez que je n’ai pas dit que je faisais une composition pindarique; mais, d’après la manière de Pindare; longs et continuels détours…, négligence étudiée et abandon du sujet; le retrouver toujours comme par hasard et le quitter à l’improviste. Je suis convaincu que cet accouchement de la montagne déplaira surtout à ceux qui ne sont pas habitués à ce genre-là et, comme je voudrais plaire à tous, à vous surtout, il ne me serait pas indifférent que mes lecteurs, vous surtout, eussent entre les mains de temps en temps les œuvres du poète lyrique de Thèbes pour se faire une idée de sa manière, pour établir de justes comparaisons et pour me critiquer avec plus ou moins de sévérité; je devrai dire plutôt avec plus ou moins d’indulgence».
 
Dans une autre lettre, où il s’occupe du succès remporté sur l’insurrection, il lui disait encore:
 
«Votre victoire est aussi glorieuse qu’inattendue. Nous devons tous souhaiter que ce soit la dernière. Tous nous devons faire beaucoup plus que ce qui fut fait pendant la guerre pour conserver la paix, fille de cette victoire».
 
Et ailleurs:
 
«Que le fruit de cette victoire ne soit pas perdu, grand Dieu! Que l’hécatombe de Miñarica ne soit pas inutile! Que de votre esprit ne s’éloigne pas cette pensée terrible que chaque année nous aurons une nouvelle tempête, aussi longtemps que demeureront les éléments de la première!»
 
Ces réflexions qui, malheureusement, ne devaient pas porter ses fruits, chez le général Florès moins encore que chez les autres, démontrent que toujours, dans toutes ses actions, Olmedo n’était guidé que par son patriotisme et par le désir de la prospérité de son pays, jamais par un intérêt personnel, une amitié complaisante ou en engouement aveugle.
 
NOTES:
 
(A) Olmedo; homme d’État et poète américain, chantre de Bolívar, imprimé le 24 mai 1904 par Buissière, Sain-Amand, 1904 ; pp. 243 à 264.
 
(B) Cité par Aurelio Espinosa Pólit S.I. Poesías completas de José Joaquín Olmedo. Fondo de Cultura Económica, México-Buenos Aires, 1947, page LXVI et Olmedo en la Historia y las Letras. Casa de la Cultura Ecuatoriana, Quito, 1980; page 131. Les notes de José Joaquín Olmedo sont transcrites en caractères gras.
 
(C) Le titre original de ce chant lyrique est “Al General Flores, vencedor en Miñarica” (Au Général Flores, vainqueur de Miñarica).
 
(1) Storia di Cento anni.-Firenze, 1852, t.II.
 
(2) Lettre à José Fernández Madrid, du 26 mai 1827, publiée dans le «Répertoire Colombien», t. V.
 
(3) Pedro Carbo, (Discours prononcé pendant la célébration du centenaire du poète à Guayaquil, 1880).
 
(4) Le Général Florès (Juan José), né au Venezuela en 1800, servit vaillamment sous les ordres de Bolivar et prit une part active à toutes les batailles livrées pour conquérir l’indépendance de la Colombie. En 1830, il fut le premier président de la République de l’Equateur. Réélu à la magistrature suprême en 1839, il voulut imposer sa candidature pour une troisième période et en 1845 il dut quitter le pays après un combat sanglant. Il y revint en 1863 et mourut en 1864. Son fils, M. Antonio Florès, fut Président de la République de 1888 à 1892. L’administration de ce diplomate distingué, qui a été longtemps ministre en France, est considérée, à juste titre comme l’une des meilleures et des plus paisibles qu’ait connue l’Équateur.
 
(5) Allusion à la prophétie de l’Inca, à la victoire d’Ayacoucho et à l’hymne des Vierges du Soleil dans le chant de Junin. (Note d’Olmedo).
 
(6) Carthagène, Colombie.
 
(7) Allusion à la guerre de 1829 entre les deux Républiques voisines, heureusement terminée grâce au courage et au génie du Général Florès. (7) La guerre civile se déchaîna depuis le Pérou jusqu’aux dernières limites de la Colombie, ce qui donna lieu à la dissolution de la République. (Note d’Olmedo).
 
(8) La République de l’Equateur est née après la dissolution de la Grande Colombie.
 
(9) Allusion aux belles compositions poétiques de MM. Bello, Mora et Pardo, écrites à Londres et à Lima, où l’on accusait ma Muse pour le silence qu’elle gardât, alors que dans ces dernières années tant d’événements et de si grands se sont produits pour la poésie. (Note d’Olmedo).
 
(10) Les factieux de la Sierra s’abritèrent dans des positions inaccessibles qu’offre la Cordillère des Andes et ceux de Guayaquil, après leur expulsion de la ville, se réfugièrent sur la frégate «Colombia», où il impossible de les attaquer. (Note d’Olmedo).
 
(11) Parmi les faits admirables de cette campagne, il faut citer en premier lieu le surprenant passage de l’Estuaire Salé. Ceux qui ont vu de leurs yeux le terrain, s’étonnent davantage d’une entreprise qui aurait passé pour téméraire si elle n’avait pas réussi. La description exacte de cette prouesse la ferait passer pour invraisemblable ou fabuleuse. (Note d’Olmedo). L’Estuaire Salé est un bras de mer qui s’avance dans l’intérieur des terres et assez loin pour baigner la savane, derrière la ville de Guayaquil.
 
(12) Il faudrait insérer ici l’horrible tableau que présenta la ville de Guayaquil, affligée par tous les fléaux réunis de la guerre, de la faim et de la peste la plus meurtrière dont on ait le souvenir dans ce pays. (Note d’Olmedo qui se proposait, comme il l’a dit, de retoucher ce passage, mais ne réalisa pas son projet).
 
(13) Allusion aux bruits terribles qui, successivement et semblables à des coups de canon, se firent entendre la nuit pendant le mois de janvier, quelques jours avant la bataille. Note d’Olmedo).
 
(14) «Horresco referens».
 
(15) Allusion à la curieuse coïncidence de l’écroulement de la sainte image de la Vierge du Quinche pendant la procession solennelle que fit le gouvernement révolutionnaire de Quito afin d’obtenir le triomphe. (Note d’Olmedo).
 
(16) Miñarica.- Dans la plaine sablonneuse de ce nom, près d’Ambato, eut lieu le carnage fratricide, le 18 janvier 1835.
 
(17) Guachi, village situé auprès d’Ambato, où fut auparavant livrée une autre bataille.
 
Voir aussi :
Hommage à Víctor Manuel Rendón au sujet de son oeuvre en français sur José Joaquín Olmedo et pour sa traduction de la victoire de Junín, hymne à Bolívar (I)


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