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viernes, 28 de diciembre de 2012

II. Hommage à Víctor Manuel Rendón au sujet de son oeuvre en français sur José Joaquín Olmedo et pour sa traduction de la victoire de Junín, hymne à Bolívar**


LA VICTOIRE DE JUNIN (1)
 
Hymne à Bolivar
 
Quand le tonnerre éclate et gronde dans la nue,
Avec un bruit terrible et sourd qui continue
Par les airs embrasés, il annonce en tous lieux
Qu’il est un Dieu puissant, maître absolu des cieux.

Et la foudre dans Junin frappe et disperse
Les Espagnols dont la multitude perverse
Menaçait, plus féroce encore que jamais,
Par le fer et le feu d’asservir désormais
Tous les peuples vaincus; et le chant de victoire
Dont porte au loin l’écho l’impérissable gloire,
Sa voix assourdissant de ses cris répétés
Les hauts sommets abrupts, la plaine et les cités,
Proclament à leur tour Bolivar sur la terre
Arbitre de la paix, arbitre de la guerre.

Ces monuments fameux que l’art humain dressait
Hardiment jusqu'au ciel, vrais temples qu’il pensait
Destinés à parler aux peuples d’âge en âge,
Car des serfs y gravaient dans un pompeux langage
L’éloge des tyrans, ces pyramides-là
Ne sont que des hochets du temps qui les frôla
Légèrement de l’aile et les coucha par terre,
Quand le vent, dont le jeu facile les altère,
Eût effacé déjà les mots menteurs inscrits.
Confondus, oubliés, gisent sous les débris
Le prêtre avec l’autel, les dieux avec le temple,
De folle ambition et de misère exemple!

Mais ces sublimes monts qui, le front dans les airs,
Contemplent à leur pied la foudre et les éclairs
Lorsque l’orage crève et tonne, brille et passe,
Les Andes, imposante et merveilleuse masse
Qui, sur des bases d’or assise, sert les lois
Du monde équilibré par son énorme poids,
Les Andes, non, jamais ne bougeront de place! (2)
Ces géants braveront la fureur et l’audace
Des ennemis jaloux et du temps redouté.
Hérauts de la Victoire et de la Liberté,
Ils seront éternels et, d’une voix profonde,
Ils diront jusqu’au bout des siècles de ce monde:
«Oui, nous vîmes le champ de gloire de Junin.
Nous vîmes l’Espagnol arrogant, inhumain,
Se troubler tout d’abord, puis s’enfuir hors d’haleine
Ou demander quartier, sitôt que dans la plaine
Au gré du vent flotta l’étendard péruvien
Marchant de front avec l’étendard colombien.
Bolivar fut vainqueur et le Pérou fut libre,
Et triomphalement, tandis que dans l’air vibre
Le cri d’Indépendance, en pompeux appareil
La Liberté prit place au Temple du Soleil» (3).

Qui me délivrera du feu qui me dévore?
Maladroit et tremblant sur la lyre sonore
Je porte en vain les doigts. L’accord est toujours faux.
Comment chasser le dieu qui trouble mon repos?
Je sens parfois ma Muse, inconstante et rebelle,
Qui, bacchante en fureur, sans but certain se mêle
A la foule bruyante, ou je la sens errer
Dans les bois endormis, ou seule demeurer
Près des bords si riants que doucement arrose
Le superbe Guayas (4). Parfois encore elle ose
D’un vol impétueux planer sur les sommets
Pour redescendre ensuite au camp de Junin; mais,
Soudain, elle s’arrête et sa fureur éclate,
A peine elle aperçoit le lion écarlate
De l’étendard d’Espagne, étendard abhorré,
Au centre des milliers d’escadrons arboré.
Elle s’arme, revêt le casque et la cuirasse,
Telle qu’une amazone implacable, et se place
Au premier rang des plus téméraires guerriers,
Et, triomphant enfin, chante alors la victoire.

Ainsi, jadis, aux temps de courage et de gloire,
Quand poète et guerrier étaient les seuls sensés
Dignes d’un grand renom et seuls récompensés,
La muse au vol hardi du sublime Pindare
En athlète intrépide au stade grec s’égare
Pour disputer le prix. Pleine d’ambition,
De noble enthousiasme et d’émulation,
Dans son ardeur de faire entendre la cadence
Du mètre dans ses vers et sa mâle arrogance,
Elle prend don luth d’or qui frémit sous ses doigts
Et promet au vainqueur de ces brillants tournois
Un rang parmi les dieux; mais bientôt envieuse
De l’immortalité qu’elle octroie, anxieuse,
Aveugle elle s’élance au cirque tout poudreux
Et d’une aile rapide atteint le char heureux
Qui triomphait déjà. Dans son divin délire,
L'harmonie à torrents débordants de sa lyre,
Elle exige, dispute, emporte sans efforts
La palme ou la ravit à des rivaux moins forts (5).

Quel est donc ce guerrier qui d’un pas lent chemine
Pensif sur ce coteau d’où son regard domine
La plaine de Junin? Il mesure le champ;
Ses yeux vont tour à tour de l’un à l’autre camp.
Il désigne l’endroit qui verra la bataille
Et verra la victoire! Il observe, il détaille
Les rangs des ennemis et leur nombre imposant.
Déjà dans son esprit, il va là les brisant,
Il sème le désordre et les réduit en pièces,
Malgré l’acharnement et malgré les prouesses
De tant de vaillants preux qu’il condamne au trépas.
L’aigle royal ainsi ne s’amuse-t-il pas
A planer dans les airs pour contempler sa proie,
Qui près du troupeau broute avant qu’il ne la broie?
Quel est-il ? Le voici qui promptement descend
Tout prêt pour le combat. Obscur et menaçant,
Un nuage l’entoure où couve la tempête;
La gloire en son acier qui brille se reflète,
Le fracas du tonnerre éclate dans sa voix;
La foudre est dans ses yeux. Il va dans mille endroits
Sur son coursier fougueux quand le combat s’engage
Porter, non pas l’espoir du succès, mais le gage.
Qui donc est-il celui qui semble un messager
Joyeux de la Victoire à l’heure du danger?

Qui, si ce n’est le fils de Mars et de Colombie? (6).
Il parle: «Péruviens, la phalange haïe
Des oppresseurs du sol natal est devant vous;
Mes braves Colombiens, qui sans trêve avec tous
Plus de cent fois vaincus dans les luttes sanglantes,
Vous avez devant vous des hordes insolentes.
Ce sont des ennemis que vous êtes venus
Chercher de l’Orénoque en ces lieux inconnus.
Si le nombre est pour eux, le courage vous reste
Et la gloire est à vous, soldats, car je l’atteste,
Combattre au nom de la Patrie et d’un grand cœur
Voilà, pour triompher, l’augure le meilleur (7).
En avant! En avant! Toujours, nous dit l’Histoire,
Toujours aux plus hardis appartient la victoire; (8)
Et, sans l’espoir de vaincre, on est déjà vaincu!» (9).

Il se tait et ses mots à peine ont-ils vécu,
Comme au signal les chars volent dans la carrière
Plus légers que le vent, soulèvent la poussière
En tourbillons épais, embrasent les essieux
Et font trembler le sol, tandis que jusqu’aux cieux
S’élèvent les clameurs confuses de la foule,
Qu’avec anxiété chaque adversaire roule,
Par d’autres redoutant de se voir dépassé,
Ainsi, chaque escadron, à lutter empressé,
Sur l’ennemi se rue et pour drapeau déploie
Une écharpe d’Iris, un soleil qui flamboie (10)
Pourrait-on ne pas craindre hélas! un triste sort
Pour prix de leur audace et du suprême effort? (11)

Un triste sort? Jamais! Qui parle de désastre?
N’ont-ils pas Bolivar, son génie et son astre
Pour entraîner, forcer et ranimer leur cœur?
«Charger, Necochea, luttez, soyez vainqueur»,
Dit-il, à l’improviste, en désignant l’arène
A ce noble, vaillant et parfait capitaine;
Ailleurs victorieux, ailleurs aussi chanté, (12)
Qui jure d’accomplir l’ordre fatal, dicté,
De vaincre, ou de mourir, s’il faut, pour la patrie.

Le fracas du tambour qui bat avec furie
Dans l’un et l’autre camp; la clameur des clairons,
Les longs hennissements au sein des escadrons
Des coursiers affolés qui dressent la crinière
Et, les naseaux en feu, dans leur ardeur guerrière,
Au plus fort du combat bondissent emportés;
Les balles qui dans l’air sifflent de tous côtés
Et vont semer la mort; le choc épouvantable
Des piques dont le nombre a l’aspect redoutable
D’une sombre forêt; le cliquetis des fers
Qui, sanglants, au soleil allument des éclairs;
Et, sur le sol couvert de lances et d’épées
Des impuissantes mains des mourants échappées,
Les membres abattus et les corps mutilés,
Les uns gisant épars et les autres roulés
Par des fleuves de sang; la course furibonde
Des combattants qui, plus la blessure est profonde,
Plus ils sont acharnés à frapper autour d’eux,
Car qui reçoit un coup en porte aussitôt deux
Et périt vaillamment, mais sans jamais se rendre;
Tout annonce qu’enfin le Destin fait entendre
L’heure de la vengeance au peuple américain
Et l’heure de l’opprobre au castillan hautain.

Si le noir fanatisme et toutes ses furies,
Ces filles que l’Averne en son antre a nourries,
Pour t’embraser, ma muse, allumaient dans mon cœur
Les flammes de l’enfer, je peindrais la fureur
Du lion espagnol qui flaire sa défaite,
Sûr que l’image alors en serait plus parfaite.
Il rugit plein de haine. En son affreux dépit
Puisant une vigueur nouvelle, sans répit
Il s’élance et partout il se fait large place.
A travers les soldats, le feu, les fers il passe
En répandant l’effroi, le carnage et la mort,
Sans jamais achever la proie où sa dent mord,
Et poursuivant son œuvre implacable et vorace
A des torrents de sang fait connaitre sa trace.

Mais l’Argentin (13), ce preux, se souvient derechef
Qu’il faut vaincre à tout prix et, non plus comme un chef,
En soldat il repousse en mainte et mainte attaque
L’effort de cent contre un. Ainsi, quand on le traque,
Quand des chiens furieux qui gardent le troupeau
Les formidables crocs s’enfoncent dans sa peau,
Le tigre aux abois tue, éventre ou met en fuite
Les ennemis cruels lancés à sa poursuite.
S’il est blessé, qu’importe. Il est vainqueur, il vit.
Oh! courageux guerrier, ton exploit nous ravit!
Illustre bouclier d’une illustre patrie,
Tu seras immortel! Dans notre âme attendrie,
Dans nos fastes ton nom brillant est éternel.
Nymphes de la Plata, joyeux et solennel,
Que votre chant toujours résonne pour sa gloire,
Mais de son sort ingrat pleurez aussi l’histoire! (14)

L’intrépide Miller (15) arrive et son secours
Du combat inégal vient rétablir le cours.
Sous ses ordres s’avance, ardente et vengeresse,
L’élite du Pérou, sa fleur et sa jeunesse.

Décidée à mourir si son cruel destin
S’oppose à la victoire, elle offre un cœur d’airain
Dans le terrible choc aux coups de l’adversaire
Et c’est un nom nouveau que l’exploit va lui faire! (16)

Sont-ils vraiment ceux-là les garçons raffinés
Parmi satins et fleurs tendrement câlinés!
Les amis des plaisirs sont-ils ceux-là, ces braves?
Oui, certes, ce sont eux, ceux que gardaient esclaves
La mollesse et l’amour et qui ne daignaient pas
Dénouer les liens qui retenaient leurs pas.
Ils ont d’un bras puissant brisé leur forte chaîne
Et, libres, les voilà qui volent vers la plaine
Où la gloire et la mort sont le prix du combat.
La lumière les frappe avec le pur éclat
Du renom glorieux de ces guerriers illustres
Dont le constant effort ensanglanta trois lustres,
Mais affranchit d’un joug affreux le sol natal.
Ils se sont éveillés de leur sommeil fatal
Au cri de liberté, car la divine flamme,
L’amour de la Patrie, embrase enfin leur âme! (17)

Ainsi, le jeune Achille, -alors qu’il vit oisif
Sous un déguisement infâme et que, captif
Au palais de Scyros, en languissant retarde
Les destins de la Grèce, -insensible il regarde
Les parures de femme et les riches atours
Étalés à ses yeux que vantent les discours
Des marchands arrivés de Memphis l’opulente,
Et de l’Inde et de Tyr; mais soudain violente,
Sans hésiter, sa main s’empare de l’acier
Brillant auprès d’un casque et d’un lourd bouclier
Que parmi les satins le fourbe roi lui cache.
Il pâlit et se trouble. Il se remet, arrache
Et jette loin de lui tout indigne ornement,
Il fuit, passe les mers et porte bruyamment
L’épouvante et le deuil chez les Troyens, l’outrage.
Il brise tout, semant la mort sur son passage.
Hector aussi recule… Hector meurt de sa main!
Et trois fois le vainqueur implacable, inhumain,
Autour du mur sacré traîne, profane et souille,
Attachée à son char, la sanglante dépouille (18).

Sur ma lyre à présent que de noms à chanter!
Que d’exploits merveilleux il me faudrait conter!
Combien se disputaient la palme du courage!
Qu’ils méritèrent tous en ce jour de carnage!
Carbajal et Silva, Suarez… (19). On devrait
Nommer mille autres si, quand Bolivar paraît,
L’éclat de son épée et de son nom illustre
De tout autre guerrier ne ternissait le lustre,
Comme par le soleil tout astre est obscurci (20).

Je voudrais te ravir, pour élever ici
Un chant en son honneur d’une voix moins timide,
Cette éclatante trompe, ô Muse Méonide (21),
Qui chantait Mars parmi les Thraces et souvent
Excitait les guerriers ou poussait en avant
Les farouches coursiers, rebelles à la bride,
Que Pallas effrayait quand brillait son égide.

Le superbe héros, toujours aux premiers rangs,
Brille et se multiplie! En des lieux différents,
Où la lutte est plus chaude, où le danger menace,
Là retentit sa voix, là son bras lui fait place.
Qui pourrait résister quand sur le front, dit-on,
O prodige! Il portait resplendissant ce nom:
COLOMBIE! Et les jets puissants de sa lumière
Aveuglent l’Espagnol, qui ferme la paupière.
Saisi, terrifié, sans voix ni mouvement,
En recouvrant le souffle il fuit éperdument…

Ainsi, lorsqu’un bandit la nuit lève son arme
Prêt à frapper, soudain, s’il entend le vacarme
Que le tonnerre fait en descendant du ciel,
Sa main laisse échapper le poignard criminel.
Le trouble et la frayeur succèdent à sa rage;
Il recule et tremblant fuit à bout de courage…
C’est la fin du combat. L’Espagnol a frémi
D’épouvante et, cédant au terrible ennemi
Le champ et la victoire, il va dans sa déroute
Comme le cerf blessé; la mort est sur sa route.
Les chevaux, qui semblaient dans le combat l’espoir,
Blessés, terrifiés, effroyables à voir,
Bousculent les guerriers et parcourant la plaine,
L’éclaboussent du sang dont leur crinière est pleine.
Combien de cavaliers renversés, piétinés!
Des régiments nombreux fuyant désordonnés
Se jettent l’un sur l’autre et mordent la poussière.
Le désordre et l’effroi gagnent l’armée entière;
Les plaintes et les cris partent de tous côtés
Remplissent l’air qui vibre et par l’air emportés,
Ebranlent les sommets qu’épargne le tonnerre,
Pendant que le vainqueur, féroce ou débonnaire,
Sur des monceaux de morts, de blessés expirant,
Abat celui qui fuit, pardonne à qui se rend.

Dieu du Pérou, Soleil radieux, puissant père
Du monde, que l’ardeur de ton char se tempère!
Ah! ne fuis pas encor le terrestre séjour.
Une heure de lumière, une heure de ton jour.
Ne la refuse pas; il nous la faut, demeure! (22)
Le cadran du Destin n’a pas sonné cette heure.
Le cher vœu de son peuple arrivait jusqu’au dieu
Qui, pourtant, détachait sa couronne de feu.
Il dore l’horizon d’une flamme dernière;
Plus son disque grandit, moins vive est sa lumière;
Puis, derrière les monts, il se cache et s’enfuit…

D’un lugubre manteau s’enveloppe la nuit!
Les vaincus et leurs chefs accablés de tristesse
Qui fuyaient sans savoir où porter leur détresse,
S’effrayant de leur ombre et la rougeur au front
Dans l’obscurité tous vont cacher leur affront.

Pour la Patrie, ô ciel, brille enfin la victoire!
Gloire à la Colombie! A toi, Bolivar, gloire!

Le tambour enroué, le clairon martial,
De bataille et de mort ne sont plus le signal.
Ce n’est pas pour pousser aux fureurs de la guerre
Qu’ils résonnent, ainsi qu’ils résonnaient naguère.
Leurs voix en se mêlant aux chansons du vainqueur
Raniment bruyamment l’enthousiaste chœur.
On fait flamber des pins. A leur clarté les ombres
S’évanouissent comme auparavant les sombres
Et barbares soldats ont disparu fuyant
Ton glaive, Colombie, immense et flamboyant.

Le nom de Bolivar et les exploits farouches
De ce jour glorieux sont dans toutes les bouches.
Autour des feux les chefs et de nombreux guerriers
Par des libations célèbrent leurs lauriers
Et partagent entre eux, dans leur commune joie,
Les dons que Bacchus verse et que Cérès envoie.

Tous chantaient la victoire et demandaient la paix:
«Que dans les profondeurs de l’enfer à jamais
S’engouffrent», disaient-ils, «les horreurs de la guerre!
Plus de cris, plus de pleurs, plus de maux sur la terre.
Oui, pour toujours la paix! Le fer sanglant, souillé,
Dans l’éternel oubli honteusement rouillé
Ou transformé plutôt en soc aux champs utile,
Dictera d’autres lois au continent fertile
Qu’ouvrit la convoitise ou l’audace à Colomb,
Malgré le ciel qui fut à l’exaucer si long
Et malgré le courroux d’une mer inconnue.
Ah! pour ces nations n’est-elle pas venue
L’ère tant désirée et conquise à Junin
De liberté, de gloire et de repos enfin!»

«De gloire, oui, mais non pas de repos!» soudain tonne
Dans les cieux une voix qui longuement résonne,
Car les échos trois fois répondant aux échos
Répètent: «De gloire, oui, mais non pas de repos!»
Sous les pieds des guerriers pendant que le sol tremble
Les hauts sommets des monts s’embrasent tous ensemble
Et paraissent au loin d’éblouissants flambeaux.
Le voile de la nuit se déchire en lambeaux
Et la plaine des airs pure et resplendissante
Se pare des couleurs de l’aurore naissante.
A l’improviste une ombre imposant le respect,
Par son visage calme et son auguste aspect,
Surgit dans la blancheur d’un nuage où s’ébauche
Le manteau nébuleux flottant sur son bras gauche.
Sa main droite présente un sceptre et son regard
Est fier, mais sans courroux. A ses pieds le brouillard
Forme un carquois, un arc, des flèches, un panache
Et du front couronné d’étoiles se détache
L’emblème impérial (23).

Il regarda Junin.
Un sourire éclaira son visage. Soudain:
«Heureux fils du Soleil,» dit-il, «vaillante race,
Où de mon sang je vois avec bonheur la trace,
Je suis Huaina Capac (24), dernier représentant
Du lignage sacré, roi fortuné, pourtant,
Père très malheureux. J’ai vu de ma demeure
De lumière et de paix passer heure par heure
Les trois siècles d’un joug exécrable et sanglant
Et la fureur régner dans l’empire croulant.
Point de place en ces monts, point de place en la plaine
Qui de nos souvenirs très tristes ne soit pleine.
Mille fleuves de sang se mêlent ici, là.
Nos peuplades ont fui quand le canon parla
Et les restes mortels de mon paisible monde
Ont servi, même aux rocs, de germe qui féconde.
Un de mes fils plus loin expire dans les fers
Indignes de son rang (25). Deux espagnols pervers,
Un insolent et vil aventurier, un prêtre (26)
Aveuglé par la haine, ont eu l’audace d’être
Les cruels assassins d’un monarque puissant!
Tant de crimes, d’horreurs, dans ce but incessant:
L’or que foulaient nos pieds!»

«Huascar (27)… suprême injure!
Hélas! Je n’étais plus. Mais vivant, je le jure,
Du dragon espagnol acceptant le défi,
Seul pour le terrasser, mon bras aurait suffi.
Mais notre beau pays que le Soleil, mon père,
Dans le vaste univers à tout autre préfère,
Ne fut pas le premier ni l’unique, ô douleur!
A succomber aux coups de notre affreux malheur.
Du grand Guatimozin (28), mon frère du Mexique,
Et de Montezuma (29) le sort fut identique.
Ils m’ont fait le récit de leurs cruels tourments:
L’esclavage, la mort dans les fers infamants
Et la destruction de cet empire immense,
Que le mien égalait en richesse et puissance.
Aujourd’hui l’un et l’autre avec calme et dédain
Se rappellent parfois le supplice inhumain;
Les javelots cachés dans les fêtes traitresses,
Et les lits de brasiers aux brûlantes caresses (30).

«Guerre à l’usurpateur! Lui devons-nous un bien?
Lumières, mœurs ou lois, religion? non, rien!
Il était ignorant, plein de vices, féroce
Et superstitieux! Sa foi, blasphème atroce!
N’est pas la foi du Christ. Du sang, du plomb, des fers,
Voilà ses sacrements les plus saints, les plus chers! (31)
O religion douce! O source pure, intense
De consolation, d’amour et d’espérance,
Que de maux on nous fit en invoquant ton nom! (32)
Le conquérant vit-il en nous des frères? Non!
Notre hospitalité, nos généreux services,
N’obtinrent en échange hélas! que des sévices,
Des chaînes, des cachots, la torture et la mort!
Tous nous firent subir un si funeste sort.
Oui, tous, hormis un seul. Celui qui fut victime
De son amour pour nous. Cet apôtre sublime
De la paix fraternelle et de la charité,
Le divin Las Casas (33), si digne, en vérité,
Que sous un autre ciel son destin l’eût fait naître.
Jusqu’à son dernier souffle il nous aima ce prêtre.
C’est pourquoi maintenant il demeure à son tour
Parmi nous, les Incas, dans cet heureux séjour.

Avec un diamant par le Destin tracée
La date inévitable est enfin annoncée
De revanche et de gloire, ô mon peuple chéri!
Et voilà le Vengeur qui se dresse aguerri.
Il vient d’une autre mer (34), pareil à la tempête
Qui gronde et se déchaîne et que plus rien n’arrête.
Près de la Péana (35), ce pavillon royal
Que profanaient le temps et le pouvoir fatal,
Comme au pied de l’autel d’un dieu plein de colère,
Ses victimes sans nombre auront jonché la terre.
O plaines de Junin! O fils si cher au cœur
Du malheureux Inca, son ami, son vengeur!
Peuples qui ne formez qu’un seul peuple et de même
N’êtes qu’une famille et tous des fils que j’aime,
Vivez et triomphez!....»
L’Inca suspend le cours
Subitement ici de son touchant discours
Et demeure plongé dans la profonde extase
De l’inspiration divine qui l’embrase,
Qui sur ses traits se peint et se lit dans ses yeux
Immobiles, fixés sur la voûte des cieux.
Les guerriers croyaient voir l’ombre d’une statue.
Mais il reprit enfin: «Peuples, ma voix s’est tue
Pendant que le Destin entrouvrait devant moi
Le livre où je lisais une terrible loi.

Or, si d’un sang vermeil la page est imprégnée,
Très vive est la splendeur dont je la vois baignée.
Chef de ma nation et vous, nobles guerriers,
Pour frapper d’autres coups préparez vos aciers,
Cesser vos chants. Poussez un nouveau cri d’alarme,
Prêtez l’oreille à mon oracle et qu’il vous charme.
Le vœu de la Patrie et l’ordre du Destin
Exigeront de vous un autre effort demain
Qui fera sur des champs d’immortelle mémoire,
Dans un combat nouveau, plus grande la victoire!»

Stupéfaits les guerriers l’écoutaient. Mais sa voix
A peine annonce-t-elle un combat qu’à la fois
Tous se dressent. Leur cœur d’un tel bonheur tressaille
Qu’ils s’arment et sont prêts au signal de bataille.
On se tait quand l’Inca leur dit du haut des cieux:
«De votre mâle ardeur, guerriers audacieux,
Sera digne l’exploit qui pour vous se prépare.
Il sera le dernier, mais terrible et barbare;
Car l’ennemi vaincu dans sa fuite a gagné
Cuzco, ma ville sainte, et n’a rien épargné:
Forces, armes, trésors, pour livrer sa fortune
A des hasards nouveaux. La haine et la rancune
Allument dans son sein l’inextinguible ardeur
Des flammes d’un volcan qui gronde avec fureur (36)».

«En marche! Dans les champs dont firent rougir l’aire
L’entêtement aveugle et la sourde colère
De nos premiers tyrans qui se querellaient tous
Pour savoir lequel d’eux seul règneraient sur nous,
Tant leur soif de pouvoir et d’or par le partage
Bien loin de s’apaiser s’excitait davantage;
Dans ces champs baptisés d’un nom si malheureux
Par les dissensions des étrangers entre eux
Et rivés par leurs soins à cette lourde chaîne
Que depuis lors, hélas! tout mon empire traîne;
C’est là qu’avec raison le ciel offre à nos vœux
La vengeance et la gloire. O sites bienheureux,
Plaines d’Ayacoucho (37) qui verrez la victoire,
Oui, vous serez témoins de vengeance et de gloire,
Mais de carnage aussi! Je frémirais d’horreur
Si j’avais forme humaine encore d’empereur!»

«C’est là que Bolivar remuant dans sa tête
D’héroïques pensers à triompher s’apprête
De nouveau. Là, prouvant son génie et son cœur,
Il prêtera sa foudre à ce jeune vainqueur,
Qui, deux fois acclamé sur les monts et les fleuves,
Donna d’un grand courage à l’Ecuador des preuves,
Au jeune et vaillant Sucre (38). Et bientôt on verra
Que le front de ce chef hardi reflètera
L’âme de Bolivar, car ce héros, son maître,
L’aura d’un seul regard fait passer dans son être».

«De la cime des monts descendent les torrents
Semant sur leur chemin des milliers de courants,
Comme eux viendront les fils de la funeste Espagne
Orgueilleux de leur nombre envahir la campagne,
Tandis qu’à leur rencontre, impatients, heureux,
Sans tarder marcheront tes magnifiques preux,
O noble Colombie! et ta jeunesse aimée,
O Pérou! de renom et de gloire affamée.
Lui, l’intrépide chef, ira là devant eux».

«L’épouvantable chose, insensé, hasardeux!
Pareil en son horreur au fracas du tonnerre.
Dernier coup d’un orage assourdissant la terre!
Les airs sont embrasés et sillonnés de feux;
La poussière et la poudre obscurcissent les cieux;
Le sang couvre le sol. Il l’inonde, l’abreuve
Et va rapidement rougir les eaux du fleuve.
L’Apurimac bouillonne et sur son long parcours
De ses flots courroucés précipite le cours» (39).

Pendant que Cordova (40) par monts, gouffres, vallées,
Poursuit des Espagnols les troupes harcelées;
-L’amour de la Patrie et l’ardeur des vingt ans
Font rêver Cordova de hauts faits éclatants,
Cordova que Vénus d’un beau myrte couronne
Où le laurier de Mars grandit et l’environne,-
Miller (41) et ses hussards se rappellent Junin,
Vargas (42) son grand renom et Lara (43) son destin,
Dans cent combats fameux son bras fut redoutable (44)».

«Impassible plus loin, pourtant infatigable,
Avec un nom terrible et tout en combattant
C’est La Mar (45) qui s’avance et décide à l’instant
De l’insolent parti la déroute tardive.
Martyr du point d’honneur, enfin, ton jour arrive!
Lutter pour la patrie et pour elle mourir,
Ce fut ton vœu constant. Dieu se laisse attendrir.
Tu lutteras, La Mar, mais pour vaincre! L’infâme
Et lâche calomnie exhalera son âme
Sous tes pieds écrasés. Heureux de tes hauts faits
Ton pays t’applaudit, reconnaît tes bienfaits.
Et ton nom glorieux le Guayas pour l’entendre,
Dès qu’il résonnera dans un chant mâle et tendre
Près de ses bords fleuris, ralentira son cours.
La voix de ton ami prêtera son concours
Pour chanter tes exploits, ta gloire et son ivresse
Pendant qu’ému son cœur trésaille d’allégresse (46)».

«L’effort que l’on conçoit immense et dangereux
Glace d’effroi le lâche, aiguillonne le preux.
Mais quel courroux subit, quelle audace intrépide
Embrasent la poitrine et font le bras rapide
De qui lutte pour vous, patrie et liberté!
L’outrage de nouveaux quiconque a résisté.
Le cavalier jetant son arme foudroyante
S’élance à terre et va, dans la lutte effrayante,
Combattre corps à corps, son cheval lui semblant
Rétif et paresseux, comme le plomb trop lent».

«Ainsi dans les deux camps, l’acharnement augmente.
Mais on sent au milieu de la sombre tourmente
Que le nombre est vaincu par l’intrépidité
Que la force partout cède à l’habilité».

«L’arrogant espagnol retrace en sa mémoire
Les plus grands souvenirs de son antique histoire
Et fermement résiste et lutte obstinément.
Déjà, dans sa pensée, il se voit au moment
Où dans Lima soumise il va couvert de gloire
Sous les arcs qu’on devra dresser à sa victoire.
Illusions, adresse, efforts, … soins superflus!
Ses régiments nombreux, ardents et résolus,
Ne lui servent de rien. Il cède au choc horrible
Et rend en succombant ce glaive qui, terrible
Du vainqueur de l’Europe à Baylen fut vainqueur! (47)
S’il a perdu sa force, il a la haine au cœur
Et sa rage est extrême en mordant la poussière.
Il roule un œil sanglant sous sa lourde paupière
Et fait craquer ses dents. Il regarde le jour,
S’irrite de le voir (48). Au ciel, que tour à tour
Il accuse et maudit, écumante et livide
Sa bouche fait monter le blasphème stupide,
Et, vomissant des flots de fiel et de sang noir,
Il réclame un vengeur, mais il meurt sans le voir».

«Ah! maintenant voici les débris effroyables!
Soldats comme officiers, abattus, pitoyables,
Tous implorent la paix. Le chef victorieux
L’accorde (49). Sur son front l’olivier glorieux,
Au nom de Bolivar, au nom de la Patrie,
A ses lauriers sanglants dignement se marie.
La patrie ou l’honneur ont-ils armé sa main,
De vengeance altéré le cœur américain
Bondit. Qu’il soit vainqueur, aussitôt il pardonne».

«Les bruyantes clameurs du camp qui s’abandonne
Aux transports du triomphe et les monts de Quino (50)
Et les antres profonds et le multiple écho
De l’abrupte sierra du vaste territoire
Jettent à tous les vents ce cri joyeux: Victoire!»

«L’Apurimac s’agite. Aux turbulentes eaux
Du rapide Ucayale il va mêler ses flots.
Tous deux unis, blanchis d’écume, en gais murmures,
De palmes, de lauriers couvrant leurs ondes pures,
S’empressent d’annoncer le triomphe éclatant
Au splendide Amazone et ce roi sur l’instant
Ordonne à ses dauphins, ses nymphes, ses sirènes,
D’aller par des chansons vibrantes, mais sereines,
Apprendre la victoire immortelle à la mer» (51).

«Salut à toi vainqueur! Salut, espoir si cher
De ton digne pays ravi de ta bravoure!
Que d’un laurier nouveau ton noble front s’entoure!
Comme auprès du torrent s’élève le palmier,
Ton nom grandit toujours! (52) Tu serais le premier
A briller aujourd’hui sans partager ta gloire
Si Bolivar n’était! … Aux cieux dans la nuit noire,
Sans la lune, Vesper aurait la royauté».

«Sur ce jeune héros la Victoire a compté
Pour ceindre dans ce jour l’immortelle couronne
Au front de Bolivar! La palme qu’il lui donne,
Que dans Ayacoucho cueille pour lui sa main,
Sans repos laissera la trompette d’airain
Qui, par deux fois déjà, Libérateur l’acclame!»

«C’est là le jour heureux que votre cœur réclame,
Jour promis à l’Inca, d’où naît dans sa splendeur
L’ère de liberté, de paix et de grandeur.
O toi par qui la chaîne infernale est brisée
Et l’orgueilleuse tête ibérique écrasée,
Tu peux à tant de gloire ajouter plus d’éclat
Si mon peuple aguerri par tes soins au combat
Qui de sa liberté vient de le rendre maître,
De cet art périlleux, difficile à connaître,
De vivre toujours libre en méritant la paix,
Sous ton pouvoir reçoit les leçons désormais.
J’ai gouverné mon peuple en l’aimant comme un père,
Oui, ma main lui fut douce. Et, pourtant, sur la terre
Je ne voudrais plus voir le sceptre des Incas.
Du pouvoir absolu plus d’un armant son bras,
Père au début, finit comme un tyran son règne.
Je fus un conquérant; aujourd’hui je dédaigne
Ce rôle glorieux, mais trop sanglant, hélas!
Un conquérant, fût-il humain, ne devrait pas
Présider aux destins de l’empire qu’il fonde!»

«Illustre Bolivar, par ton œuvre féconde,
A travers un sentier inexploré tu cours
Au temple de la Gloire. Oui! le pouvoir toujours
Terrible et redouté que t’accordent les pères
De l’intègre sénat, bien qu’en des temps prospères
Il causa les malheurs de l’empire romain,
Comme un bouclier doit dans ta puissante main
Garder la Liberté du Peuple qui t’est chère» (53).

«O Liberté! Celui qui d’un dieu sanguinaire,
De Mars, pouvait servir les redoutables lois,
Ce héros est celui que constamment tu vois,
-Prêtre le plus fervent qui le premier t’encense-
Au pied de tes autels s’incliner en silence.
Si le ciel confiait au peuple américain
L’auguste mission, alors qu’il met un frein
Aux horribles fureurs du monstre de la guerre,
D’étendre à tous les points de l’onde de la terre
Ton pouvoir souverain, divine Liberté,
Bannis la crainte, avec ce héros redouté,
De voir l’erreur un jour où l’aveugle ignorance
Eclipser ta splendeur, de voir l’intolérance,
La superstition profaner tes autels,
Où tes sublimes lois, tes décrets immortels
Devenir le jouet d’un tyran qui t’insulte.
Impérissables sont ton empire et ton culte.
Comme tu viens de rendre au temple merveilleux
Du saint Pacha-Camac son éclat radieux, (54)
Par toi retrouveront les peuples sans couronne
Leur majesté première et la grandeur du trône.
Mon oracle est certain; oui, tu ranimeras
Les restes de Carthage et tu relèveras
L’Aréopage grec, le Capitole à Rome».

«Le glorieux destin pour lequel Dieu te nomme!
Car c’est toi, Bolivar, brisant le joug des rois
Qui, malgré leurs efforts, raffermiras les lois.
Et la Discorde, au front hérissé de vipères, (55)
Que dans cent nœuds d’airain d’un bras puissant tu serres,
Verra trembler devant les insignes sacrés
Les parricides fers des complots conjurés».

«La terre ouvrant à tous ses entrailles profondes
Offrira les trésors qu’en ses veines fécondes
Notre dieu jusqu’ici dérobait à vos yeux.
Nos monts feront jaillir le métal précieux
Comme une lave d’or qui couvrira la plaine.
Fier d’avoir le premier osé briser sa chaîne,
Le peuple dont la gloire autant que le pouvoir
Sur tout autre le fait parmi nous prévaloir,
Comme on voit resplendir sans taches et sans voiles
L’astre de Virginie au sein des étoiles,
Ce peuple, répondant joyeux à notre appel,
Accourt pour nous donner le baiser fraternel; (56)
Et les pays lointains de l’illustre hémisphère,
En contemplant l’essor superbe et salutaire
Que sans retard prendront nos muses et nos arts,
Nous traitent en amis, nous marquent des égards;
Mais la reine des mers, s’empressant la première,
Ouvre de son trident aux autres la carrière (57)».

«O peuples! Tel sera votre sort radieux.
Dorénavant, jamais, les complots odieux
Des despotes ligués ne porteront atteinte
A votre indépendance inébranlable et sainte,
Pourvu que dans la guerre et la paix vous soyez
Frères, d’un pôle à l’autre étroitement liés.
Peuples, dans l’union votre force réside.
Peuples, unissez-vous! Qu’elle soit votre guide
Et, libres, vous serez toujours victorieux!
Que de cette union aux grands et puissants nœuds
Les Andes soient l’image et vous donnent l’exemple,
Car ces monts, d’une mer à l’autre, on les contemple
Ne formant qu’une chaîne aux solides liens (58).
Des orages aux bruits sourds et terrifiants
Bouleversent le ciel, mettent en feu l’espace;
Du gouffre des volcans la lave sort et passe
En détruisant les champs, les peuples, les cités;
Des tremblements affreux semblent de tous côtés
Déraciner de ses pivots profonds la terre;
Les Andes sont debout. La haute Cordillère,
Résistant impassible aux éléments pervers,
Voit le monde sombrer dans les gouffres ouverts».

«Oui, c’est là, Bolivar, un exploit plus notoire
Que d’avoir remporté l’éclatante victoire
Sur le sceptre de fer en renversant sa loi.
Ce rôle t’appartient. Il est digne de toi.
Triomphant en attendant… Les arcs et les colonnes
Vont se dresser partout sans porter les couronnes;
Et ton nom acclamé par les peuples divers
Qui, proches ou lointains, habitent l’univers,
Ton nom perpétué dans toute langue humaine
Par la prose et les vers, d’une aile souveraine
Parviendra d’âge en âge à la postérité,
Sur le marbre et l’airain superbement chanté;
Mais dans ce beau concert de tant de voix puissantes,
Rivalisant avec les plus retentissantes,
C’est la voix du Guayas qu’on entendra toujours!
C’est toi, de ton vivant, qui seras le secours,
Le salut et l’honneur de ces pays que j’aime
Et tu seras son ange et son gardien suprême
Quand, le plus tard possible, arrivera le jour
Où tu t’envoleras au céleste séjour (59)
Et, parmi les Incas, ton âme pure et droite
A côté de Manco prendra place, à sa droite (60)».

«Le destin vous transmet sa favorable loi.
Regardez le condor, ce magnifique roi
Des habitants ailés des forêts péruviennes,
A qui l’aigle céda l’empire sus ces plaines;
Voyez-le déployant le plumage soyeux
De son aile, au soleil monter d’un vol joyeux
Et confirmer ainsi ce que je vous révèle.
Courez, courez guerriers où l’honneur vous appelle
Et du jour glorieux aller hâter l’instant.
Près de l’Apurimac, c’est là que vous attend
La Victoire. C’est là, sur l’aride rivage,
Qu’elle ceindra vos fronts des palmes du courage (61)».

L’Inca se tut. Les cieux s’ouvrirent largement
Et firent ruisseler du fond du firmament
Les rayons purs et vifs d’un monde de lumière;
Puis un céleste chant empli la voûte entière.
Les Vestales chantaient. Les innocentes voix
Des vierges du soleil laissaient comme autrefois
Exhaler les transports d’une allégresse extrême
Tout autour de l’Inca, leur pontife suprême,
Et faisaient retentir les hymnes solennels
Qui louaient le soleil et ses dons éternels.

«O dieu saint du Pérou, âme, essence du monde
Et père des Incas, dans ta course féconde
Réjouis-toi de voir délivré de ses fers
Ce peuple qui t’adore en roi de l’univers.
Les ténèbres de sang et d’infâme esclavage
Qui ternissaient ton calme et radieux visage
Se dissipent déjà. Les chants ont remplacé
Le cri de guerre à mort, hélas! souvent lancé
Et le bruit infernal de la chaîne servile».

«Ici la Liberté vient chercher un asile.
L’errante voyageuse a trouvé sous nos cieux
La retraite tranquille et qui convient aux dieux.
C’est ici, parmi nous, qu’il faut que l’on contemple
L’autel miraculeux de son auguste temple.
De sa chère Helvétie oubliée, elle aura
Le culte dans ces lieux qui la consolera
D’avoir vu s’écrouler les autels que la Grèce
Lui dressait autrefois. Ecoutez sa promesse:
Le Tibre et l’Eurotas cèderont dans son cœur
La place au Madalén comme au Rimac vainqueur (62)».

«O père! Clair soleil! Comme un dieu tutélaire
Protège ces autels, veille sur cette terre !
A tout être c’est toi qui donnes la santé,
Le mouvement, la joie ainsi que la beauté.
Par tes soins tout respire et tout se fortifie,
Car ta chaleur est source éternelle de vie.
Le laboureur, l’oiseau sont réveillés aux champs
Par l’aube de ton jour et t’adressent leurs chants.
Par toi les fils de Mars dans une âme aguerrie
Sentent brûler ce feu: l’amour de la patrie,
Et t’offrant humblement leurs palmes, leurs lauriers,
Elèvent jusqu’à toi de beaux hymnes guerriers».

«O bienfaisant soleil! rends notre sol prospère
Et répare les maux que lui causa la guerre.
Donne à nos champs des fruits, à nos ports des vaisseaux,
Prive-nous, si tu veux, de l’éclat des métaux,
Mais, peuplant nos déserts, donne à nos arts la gloire,
Des ailes au génie, aux armes la victoire».

«Sauve, dieu du Pérou, soutiens et raffermis
Le bras qui t’a vengé, non pour qu’il soit soumis
A de nouveaux combats qu’épouses, sœurs et mères
Exècreront toujours (63), mais aux flots populaires
Pour qu’il puisse imposer des digues; qu’en tous lieux
Il soit craint des tyrans et des séditieux;
Et que la sainte Paix, désirable déesse,
Répande enfin sur nous ses dons avec largesse».

«Qu’une flamme nouvelle éclaire, roi des cieux,
Le grand jour du triomphe imposant, merveilleux,
Qu’à son Libérateur prépare ma patrie.
De l’Empire où renait la grandeur amoindrie
Il sera digne et tel l’Inca, vainqueur, l’aima».

«Ouvre à double battant les portes, ô Lima,
Opulente cité, fais raser les murailles
Et reçoit le héros d’immortelles batailles
Qui, radieux, vers toi s’avance en ce moment,
Environné de tant de peuples acclamant
L’ange de l’espérance et le puissant génie,
Artisan de la gloire et de la paix bénie».

«Les muses et les Arts voltigent au-devant
De son char triomphal, tandis qu’au gré du vent
S’agitent noblement les enseignes guerrières,
Témoins de la victoire. Elles montrent altières
L’image du soleil et les triples couleurs.
Des vierges, les cheveux flottants, tressés de fleurs,
En troupe gracieuse, aux légères cadences
Tournent autour du char improvisant leurs danses.
Les heures du soleil plus rapides ne sont.
Quel charme et quels attraits! En dansant elles font
Entendre la douceur de leur voix attendrie
Qui chante les hauts faits brillants de la patrie;
Elles portent gaiement dans leurs mignonnes mains
Des vases dont l’albâtre est moins blanc que leurs seins,
Et les parfums exquis que chaque urne dégage
Se mêlent à l’encens qui monte en un nuage
Transparent du milieu des vierges jusqu’aux cieux».

«Les signes du triomphe éblouissant les yeux
Terminent le cortège et devant les trophées
Peuples et chefs vaincus, leurs plaintes étouffées,
Cheminent humblement, confus, silencieux.
L’Asturien, guerrier toujours audacieux;
Le Catalan, connu pour être infatigable,
L’inculte Celtibère, autrefois indomptable,
Et le Cantabre, aussi farouche qu’inhumain,
Il courba le dernier son front au joug romain, (64)
Tous vont là, suivis de l’Andalou frivole,
Comme du Castillan qui froidement s’immole.
Le Tage a tout perdu: renom, sceptre et grandeur.
Celles qui rehaussaient la gloire et la splendeur
Du pays fabuleux par leur grâce et leurs charmes,
Les nymphes du Tormés et du Génil en larmes
Se cachent loin des yeux. Et l’immense Bétis
Qui de son olivier voit les rameaux flétris,
Moins orgueilleusement à la mer Atlantique
Dorénavant paiera sa redevance antique» (65).

«Le Soleil arrêté dans sa course verra
Le triomphe. Joyeux le dieu l’applaudira.
O père, que ton jour dissipe le nuage
Et la lugubre nuit de l’ancien esclavage!
Que ta lumière soit le flambeau du pouvoir
Et qu’affranchis du joug elle puisse nous voir!
La terre t’appartient ainsi que la victoire».

Le chant cessa. Les cieux resplendissant de gloire
Applaudirent les voix. Saisis d’étonnement,
Tous demeuraient muets, tandis qu’au firmament
Les vierges de l’Inca se cachaient à leur vue
Sous les flocons d’argent d’un voile de la nue.

Mais qui donc t’a permis d’un vol audacieux
De t’élever, ma Muse, aujourd’hui jusqu’aux cieux?
Ah! Ne révèle plus de céleste mystère
Avec ton faible chant aux êtres de la terre. (66)
Ceints du laurier divin, à la table des dieux
D’autres pourront s’asseoir pour écouter joyeux
Parler la Renommée, ô déesse chérie,
Véritable tourment et gloire de la vie.
Et moi l’on me verra, de nouveau revenu
A l’humble chalumeau dont le son est connu,
Libre errer dans les bois où projettent leurs ombres
Les orangers en fleurs, les tamariniers sombres;
Ou bien le long du fleuve où fleurit mon jardin
A travers les rosiers je suivrai le chemin,
Contemplant, dans le fruit qui dresse sa couronne
Sur un trône doré, le sceptre de Pomone (67).
Et tout en suspendant la lyre où j’ai chanté
Modestement, hélas! le jour de liberté
Du peuple américain, son immortelle gloire
Et les destins brillants promis à son histoire,
Je me dirais heureux si j’avais mérité
Pour douce récompense à ma témérité:
Que tendrement parfois les Grâces me regardent;
Que mes frères chéris profondément me gardent
Leur bienveillante estime et leur attachement,
Que ma Patrie, enfin, me sourie un moment,
Tandis que des tyrans j’affronterai sans peine
L’implacable fureur et l’éternelle haine.
 

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