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viernes, 28 de diciembre de 2012

I. ESPEJO, précurseur de l’Indépendance de l’Équateur. Agent et propagateur dans son pays de l’influence intellectuelle et politique française (1747-1795) **

 
Avertissement
 
Sans sortir de la langue française, les écrits, ouvrages, études et biographies diverses abondent concernant Miranda. Ami de Brissot et de Pétion, cet officier de fortune, né à Caracas, en 1757, entre dès 1775 dans l’armée espagnole pour en sortir en 1782; passe au service français en septembre 1792 fut traduit devant le Tribunal de la Convention en avril de l’année suivante. Acquitté, après un procès d’une durée exceptionnelle de plusieurs semaines, il était encore à Paris trois ans plus tard et a même joué un rôle dans la Conspiration de Fructidor.- Août, Septembre 1796.
 
Il a donc, naturellement, attiré bien souvent l’attention de nos historiens et des biographes français ou étrangers faisant usage de notre idiome. Longue serait la liste des écrivains qui se sont occupés de lui, s’il fallait la dresser de façon complète de MM. Poissot aîné (1821), Alfred de Lacaze (Nouv. Biog. Gale 1865), Charavay (1890), à M. Parra Pérez 1925 en passant par les Paul Adam, les Jules Mancini, les Jules Humbert…
 
À vrai dire, le lecteur n’a que l’embarras du choix entre tant d’auteurs. Le dernier mot paraît avoir été dit par M. Spence Robertson, le savant professeur de l’Université de l’Illinois, qui vient de publier en seconde édition une vie qu’il avait consacrée, dès 1917, au Précurseur vénézuélien. Entre la première édition depuis longtemps déjà traduite en espagnol (1) et la seconde (1929) M. Spence Robertson a été assez heureux pour découvrir en 1921 au château de Cirencester, près de Bristol, les mystérieuses archives du personnage. Ce fut là le couronnement et la récompense de longues investigations menées avec autant de patience que de sagacité, depuis 1902.
 
En ce qui concerne Nariño, le Précurseur colombien, les données imprimées sont infiniment plus rares, dans notre langue et dans toute autre, sauf l’espagnole. Cependant, dans deux livres publiés à Paris, deux écrivains compétents se sont occupés de ce héros et peut-on dire de ce martyr de l’idée de Liberté politique, de la cause de l’Indépendance sud-américaine: mon regretté collègue prématurément disparu, Jules Mancini, qui consacre tout un chapitre à Nariño, son demi-compatriote, dans son livre si justement estimé sur Bolívar, dont malheureusement seul le 1er a paru. D’autre part, M. J. Humbert, professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux, n’omet pas de retracer la physionomie et le rôle du Précurseur néogranadin, dans son livre écrit avec tant de compétence: Histoire de la Colombie et du Venezuela.
 
En dehors de ces deux ouvrages, sans parler de mon article de mars 1921 dans le Bulletin de l’Amérique Latine, il serait difficile de citer sur Nariño, dans notre langue, des références qui en vaillent la peine.
 
Quant à Francisco Javier de Sant Cruz y Espejo, c’est en vain que le lecteur chercherait son nom, ou l’un de ses noms, dans aucune des grandes ou petites publications de référence connue: Larousse, Grandes Encyclopédies Française et Britannique, Meyers Konservation Lexikon, Biographie universelle Michaud, etc… Les auteurs d’ouvrages traitant de l’Émancipation des peuples sud-américains semblent également l’ignorer.
 
Cependant un érudit équatorien, Dr. Pablo Herrera, dans une note citée en tête du T. II des Escritos de Espejo (édités par Mgr González Suárez), s’exprime ainsi (p. XI): F.J. de Santa Cruz y Espejo, «ce savant américain comme l’appelle M. Peignot dans son Dictionnaire Biographique portatif, appartient à la classe indigène…»
 
En présence d’une indication aussi catégorique, vérifier m’était un devoir qui me fut, du reste rendu très facile par l’inépuisable obligeance et à la haute compétence de M. Charles de la Roncière, Conservateur en chef des Imprimés à la Bibliothèque Nationale. Seulement le résultat négatif déçut, je l’avoue, quelque peu mon attente. Voici, en effet, ce qu’en réponse à ma question m’a écrit l’érudit et affable savant, responsable de l’immense Département des Imprimés: «Nous avons deux éditions de Peignot, Dictionnaire Géographique et Biographique portatif, l’un des 1813 5G. 17 887), l’autre de 1822 (G17 882). Aucun d’entre eux ne contient l’article Espejo- comme je viens de m’en assurer.
 
J’ai cherché dans d’autres dictionnaires, mais je n’ai rien trouvé».
 
Signé: C. de la Roncière. »
 
Quelques jours plus tard, la même autorité me confirmait sa première réponse ajoutant: «Pas plus de Santa Cruz y Espejo que d’Espejo au Dictionnaire de Peignot.»
 
Donc, selon toute vraisemblance, quelque confusion a dû se produire dans l’esprit de M. Pablo Herrera. Qui la débrouillera? (Cf infrà pp. 66-67).
 
En fin de compte, après longue enquête, après maints tomes feuilletés, compulsés, il me semble ne pas m’aventurer trop en énonçant que, jusqu’à présent, un seul auteur de langue française s’est occupé d’Espejo; M. le Dr. Victor Manuel Rendón, Ministre Plénipotentiaire de l’Equateur en France pendant plus de dix ans 1903 à 1914. À sa qualité de diplomate, M. Victor Manuel Rendón joint celle de Docteur en Médecine de notre Faculté de Paris, comme Espejo l’était de la Faculté naissante de Quito, au début du dernier tiers du XVIIIè siècle.
 
En outre, M. Victor Rendón, poète à ses heures, se révèle également grâce à une activité intellectuelle vraiment remarquable, historien et critique littéraire. C’est ainsi qu’en 1905 il a consacré tout un ouvrage de 300 pages à Olmedo, député en l’Audience de Quito, aux Cortes Constituantes de Cadix 1812, poète, chantre de Bolívar. Au cours de ce livre très attachant qui se recommande autant par son style clair et coulant que par ses qualités de fond, M. Victor Rendón consacre quelques pages à Espejo dont il nous donne ce crayon rapide mais précis: «En 1779, un an avant la naissance d’Olmedo, il s’y trouva (dans la capitale de l’Audience Quito), un homme courageux qui osa s’attaquer en face, sans égards ni ménagements, à la méthode vicieuse de l’enseignement universitaire, dans un livre manuscrit… car les imprimeries manquaient encore. Les copies s’en éparpillèrent un peu partout dans les régions voisines (Au Nord: Nouvelle Grenade, Venezuela peut-être; au Sud: Pérou) et quelques-uns de ces feuillets arrivèrent jusqu’en Espagne.»
 
À mon modeste avis, le livre du très distingué diplomate de l’Équateur avec qui je m’honore d’entretenir depuis dix ans, un commerce d’amitié, fructueux pour ma part, est plus que jamais d’actualité en cette année du Centenaire de la mort du Libérateur.
 
Je n’oublierai jamais notre première rencontre à la station de Riobamba (2 800m.) au pied du grand et puissant Chimborazo, célèbre par une ascension et un beau songe, «el Delirio» de Bolívar (1822).
 
C’était en mars 1921. L’ancien et excellent représentant de l’Équateur à Paris était fort aimablement venu à la gare au devant de son nouveau collègue français, arrivant de Cadix Paris et Guayaquil, ayant, par conséquent, franchi, entre Sibambe et Alausí, le célèbre Nez du diable et qui se préparait à repartir le lendemain matin à destination de Quito, terme de son voyage commencé un mois plus tôt.
 
Seulement, quand le livre sur Olmedo parut, les Écrits d’Espejo- à part le discours envoyé de Bogota en 1789 à la Municipalité de Quito pour l’exhorter à la fondation d’une École de la Concorde ou Société patriotique des Amis du Pays (sur le plan proposé par le roi Charles III), -n’avaient pas encore été publiés, ni même rassemblés. Du reste, l’édition commencée en 1912 par les soins de l’Archevêque González Suárez, poursuivie en 1923, n’est pas encore achevée.
 
C’est ainsi qu’Espejo n’a pas été l’objet jusqu’à présent, en France, non sans doute en Europe, de l’étude d’ensemble qu’il mérite, principalement dans notre pays. En effet, l’esprit de réforme et de rénovation qui l’animait pour le bien de sa Patrie encore à naître, dans sa souveraineté, s’est inspiré avant tout de nos grands écrivains, de nos auteurs connus de son temps: des Pascal, Boileau, Bossuet, l’abbé Claude Fleury, Fontenelle, le P. Bouhours, Rollin, autant que des Voltaire, des Montesquieu et des Rousseau.
 
Au début de 1794, Espejo, bibliothécaire de la ville de Quito, reçut par une voie détournée, clandestine, de Nariño, encore trésorier des Dîmes à Santa-Fé de Bogota, la version espagnole de notre Déclaration des Droits de 1789. Quelques mois plus tard durent lui parvenir certains échos des progrès de nos armes, sous Dugommier, dans le Roussillon. Tels sont les événements extérieurs qui se répercutèrent, dans le cerveau du Précurseur, en vibrations assez fortes pour lui faire prendre parti, pour déterminer sa volonté à entrer dans un essai de conjuration, de conspiration. Celle-ci du reste improvisée, conçue sans méthode, devait rapidement se terminer de façon funeste pour son auteur, je veux dire par la prison et la mort. Espejo succombant ainsi, à 48 ans, à la fin de 1795, pour sa Patrie encontre à naître, contribua sans nul doute de façon très efficace à préparer les événements qui devaient la faire surgir libre, maîtresse d’elle-même, quatorze ans plus tard.
 
Puisse le présent essai aider tout au moins à préparer un livre complet, servir à déblayer le terrain pour l’édification du monument qui ne manquera pas d’être consacré plus tard, en France, au Précurseur de l’Indépendance équatorienne, l’un des premiers martyrs de la cause de l’émancipation que trente ans plus tard, les épées de Bolívar, de Sucre, de San Martín devaient faire triompher au cœur des Andes, pour le bien de leurs patries et de l’humanité entière, car, au fond, cette cause était-elle autre que celle de la souveraineté du peuple, de la liberté politique dans le monde?
 
Et la liberté politique, qu’est-elle, à son tour, si ce n’est l’une des formes nécessaires de la vie en commun des personnes humaines groupées en famille, en associations, en cités, en provinces, en nations?
 
En dernière analyse, pour tout citoyen digne de ce nom, c’est-à-dire pour qui, désirant le respect de la part d’autrui, commence par le concéder à ses voisins, sauf exceptions inévitables, le génie de la Liberté dont l’image ailée depuis 1835 se dresse à Paris, là où s’élevaient jadis les tours de la Bastille, n’exclut, ne doit exclure en rien celui de l’Ordre (2). En effet, comme le rappelle la devise de la Colombie ce sont là deux termes indissolublement liés, en absolue corrélation l’un avec l’autre, car tous deux ils émanent d’un fond, d’un substratum psychologique commun: la nature humaine. Tout l’art de la politique considérée dans son essence, ne consiste-t-il pas à faire naître et à maintenir entre ces deux éléments, indispensables de la vie publique -bien qu’en apparence antagonistes- un équilibre équitable rationnel, une coordination aussi harmonieuse que possible? N’y a-t-il pas là aussi, l’un des problèmes majeurs de l’éducation et de l’instruction publique d’où dépend la politique en même temps que celle-ci peut évidemment en fin de compte exercer une influence si profonde sur les premières, au profit ou au dam de la jeunesse?
 
Le Vésinet, 5 août 1930.
 
Quelques jours plus tard m’est parvenue de M.C. Oursel, le distingué conservateur de la Bibliothèque Publique de Dijon, en réponse à ma demande, la lettre suivante qui confirme et complète à certains égards celles de M. Ch. de la Roncière. (p. 59)
 
Dijon, 7 août 1930.
 
J’ai cherché sans succès dans les ouvrages que nous possédons de Peignot la note sur Espejo… Peut-être la citation se trouve-t-elle dans le Dictionnaire historique et biographique des personnages illustres, publié en 1813 puis en 1822 et parfois (mais faussement) attribué à Peignot. Mais nous n’avons pas cet ouvrage. Avec mes regrets, etc… Le Conservateur. Signé: Oursel.
 
Une nouvelle lettre du distingué Conservateur de la Bibliothèque Publique de Dijon m’apporte une indication qui semble susceptible d’intéresser le lecteur curieux de relever les premières mentions du nom d’Espejo dans les ouvrages publiés en France. Voici le passage renfermant la donnée topique à ce sujet.
 
Dijon, 11 août 1930
 
La référence sur Espejo ne donne pas le moyen d’atteindre la source de l’information. Il me paraît qu’il s’agit bien du Dictionnaire historique… portatif, 1813 et 1822, dont Guérard (La France littéraire, tome VII, p. 21, col. 1) conteste l’attribution à Peignot. Mais l’auteur cité (M. Pablo Herrera) aura suivi l’opinion courante sans la contrôler. Veuillez agréer… (Signé): C. Oursel.
 
Finalement, la référence donnée par Dr Pablo Herrera se trouve justifiée, en quelque mesure tout au moins, non point par un Dictionnaire historique… attribué à tort ou à raison à Peignot, mais par une Biographie nouvelle des Contemporains, par Arnault, Jay, Jouy, Norvins, Paris rue Saint-Honoré 1822. Cet ouvrage contient, en effet, au nom d’Espejo (N.), un bref article que nous croyons devoir reproduire ci-après comme solution au petit problème d’érudition posé par la question reproduite aux pages qui précèdent. Cet article fournira en même temps au lecteur bénévole un nouvel exemple typique de la difficulté d’écrire l’histoire, quand on recherche à contrôler les traditions.
 
«Espejo (N) fut l’un des premiers qui embrassa la cause de la liberté dans l’Amérique Méridionale. Il combattit avec courage pour l’indépendance de sa patrie. En 1814, il faisait partie de la garnison de Valencia quand les royalistes, sous les ordres du général espagnol Boves [vénézuélien au service de l’Espagne] assiégèrent cette ville qui se rendit par capitulation, après avoir fait une résistance aussi vigoureuse qu’honorable. Les vainqueurs violant ce qu’il y a de plus sacré parmi les nations, mirent à mort les hommes les plus marquants de cette organisation. Espejo fut une de leurs victimes. Son éloquence persuasive l’avait fait redouter des dominateurs du «Nouveau Monde».
 
Le lecteur qui se donnera la peine de prendre connaissance jusqu’au bout de la prétendue étude saura aisément apprécier la part d’imagination que l’auteur de la notice qui précède a fait entrer dans sa rédaction.
 
M. L. Humbert rendant compte dans son Histoire de la Colombie et du Venezuela pp. 136-138, du siège de Valencia par Boves du 19 juin au 9 juillet 1814, ne fait aucune mention d’un Espejo quelconque. Le plus probable est que le Collaborateur de la Biographie Nouvelle, n’ayant que des données très vagues sur le Précurseur équatorien, mort à Quito le 28 décembre 1795, après un an de martyre en prison et dont les ouvrages étaient encore, presque tous, à l’état de manuscrits, en a fait un héros vénézuélien ayant succombé à la suite du siège de Valencia qui, dans son esprit, n’était sans doute pas à très grande distance de Quito, pourtant à au moins dix degrés de latitude plus au sud (de 10°10’ lat. N. à o°14’ lat. S.).
 
Le Vésinet, mars 1931.
 
Une remarquable étude sur Antonio José de Sucre, Gran Mariscal de Ayacucho, reçue ces temps derniers de mon très érudit collègue à l’Académie de Quito, M. l’abbé Juan de Dios Navas, archiviste de l’Archevêché, me permet de trancher définitivement le problème ainsi posé.
 
Il y a bien eu, au Venezuela, un Dr. Francisco Espejo, qui n’a de commun, avec le Précurseur Equatorien, que le nom et le prénom. Le Dr Francisco Espejo fut, en 1812, premier Triumvir dans le Gouvernement de la jeune République de Caracas, fondée en 1811, à l’instar du «Consulat» en France. (V. op. cit. n. 12. 2 Décembre 1931).
 

E S P E J O
 
Les quarante-huit années qu’Espejo, Précurseur de l’indépendance de son pays, l’Équateur, fut appelé à passer sur cette terre offrent peu d’éléments propres à entrer dans un récit d’aventures, ou même dans une simple vie romancée. À part, en effet, vers la fin, un voyage, à demi imposé à Santa-Fé-de-Bogota (1789), et deux périodes d’emprisonnement à Latacunga (1788) et à Quito (1795), elles s’écoulèrent tout entières sous le même horizon, fort beau d’ailleurs, borné par les sommets des Andes, volcans éteints ou actifs, qui ont nom, Pichincha, Cayambe, Antisana, Cotopaxi, Tunguragua, Chimborazo (cîme des neiges). L’ «excursion» à la Nouvelle Grenade, et les deux incarcérations dont nous venons de parler ont eu pour motif, nous le verrons, des délits ou prétendus délits et des présomptions de complot contre les institutions existantes. À part ces «incidents», aucun événement extérieur, aucun «accident», comme on dit en musique, n’aurait rompu l’apparente monotonie de cette existence, la modeste vie de relation menée par ce célibataire sans fortune dans ce coin alors fort isolé du monde, à peine connu, en ce temps là, sous son nom d’Audience de San Francisco de Quito.
 
Mais il n’en va pas de même de la vie intérieure du personnage, tout entier adonné aux études: médecine, d’abord puis lettres, droit, histoire. Ces études, disons le tout de suite, ne représentaient pas pour Espejo une fin en elles-mêmes. Il y trouvait surtout un moyen de cultiver son esprit, son moi, comme eut dit Fichte, puis de juger, de réformer, d’améliorer les institutions et les mœurs dont son temps lui offrait le spectacle souvent affligeant et même scandaleux. À cet égard, en dehors des Voltaire, des Montesquieu, des Rousseau qu’en dépit de l’Inquisition il put consulter dans les bibliothèques mêmes des couvents, il trouva aide, inspiration dans nombre de nos auteurs dont certains, en apparence, fort peu subversifs, dans l’ordre politique tout au moins, tels Pascal, Bossuet, Boileau, La Bruyère, sans parler des P.P. Bouhours, Mabillon, des Rollin, de l’abbé Claude Fleury, secrétaire de Bossuet, membre de l’Académie Française. Ces écrivains, d’autres encore, dont l’influence, outre-mer, incontestable, bien que son patente à première vue, n’en a pas moins été effective, efficace, ont trouvé dans notre Précurseur un interprète singulièrement pénétrant et ardent.
 
Ayant, à leur insu sans doute, puissamment aidé, contribué à révéler à lui-même ce fils des Andes, à l’initier à la vie de l’esprit, ils ont ensuite exercé par lui, grâce à lui, une influence très réelle, bien que souvent ignorée de ce côté de l’Atlantique, une action, somme toute, bienfaisante et libératrice dans cette région de l’Amérique du sud et, par voie de conséquence, dans le continent tout entier. Ce que fut là-bas le rôle oublié de nos auteurs du XVIIe et du commencement du XVIIIe siècle, c’est ce que nous chercherons à faire ressortir au cours du présent essai.
 
Nous verrons aussi comment, en fait, le prestige des armes, nos succès sur les champs de bataille en 1792 et 1794 ont contribué de façon singulière à renforcer l’action des impondérables, des idées, dans les œuvres de nos écrivains furent les véhicules, jusqu’au cœur de la Cordillère.
 
Francisco Xavier Eugenio de Santa-Cruz y Espejo naquit à San Francisco de Quito vers le 15 février 1747. Originaire de Cajamarca (Pérou), son père, indien -quetchua, selon la dénomination officielle- domestique, barbier, était au service d’un Père de la Merci. Par un préjugé alors très répandu (en Europe comme en Amérique), il a changé son nom indigène de Chuhzig (chouette) en l’appellation d’allure très castillane plus haut citée, et que son fils Francisco devait rendre illustre. – La mère d’Espejo, chola, c’est-à-dire-métisse, de sang cuivré avec une faible proportion de sang blanc, basque (?), prit le nom d’allure chrétienne et européenne et surtout, au son retentissant, de María Catalina Alda y Larraincar. Le Père de la Merci, qui employait le ménage, était le P. Fray José del Rosario.
 
L’enfant, d’ascendance nettement andine, fut baptisé le 21 février 1747, dans la chapelle majeure ou paroisse de Sagrario, à côté de la Cathédrale, sur la rue qui porte aujourd’hui le nom de García Moreno, près de la place de l’Indépendance. Vingt ans plus tard, il obtenait d’un Père Dominicain, Fray Nicolás García, le grade de docteur en médecine, dans sa ville natale, située à 14 minutes au sud de l’équateur, par 2803 m. d’altitude, au pied du Pichincha (4950 m.). La cité, où les Espagnols, conduits par Benálcazar, étaient entrés en vainqueurs deux cent trente-cinq ans plus tôt, soit en 1532, comprenait alors une population de 15 à 20000 âmes dont quelques centaines de «Péninsulaires», quelques milliers de créoles, fils d’Espagnols nés dans le pays et tout le reste, c’est-à-dire les trois quarts, composés d’indigènes de races locales à la peau cuivrée, plus ou moins mélangées de sang européen, et parfois africain. Dans le premier cas, le type issu du croisement est dit cholo, zambo dans le second, beaucoup plus fréquent, du reste, sur la côte (surtout dans la région d’Esmeraldas) que dans la montagne, dans la Sierra.
 
Comme nous venons de le voir, Espejo lui-même appartenait à ce groupe dit «cholo» qui, par un phénomène naturel, tendait à devenir et devenait, en effet, de génération en génération, le plus nombreux. En quantité relative, les groupes purement blancs ou purement cuivrés diminuaient forcément. Dans le cas d’Espejo, il est clair que le sang indigène prédominait, et de beaucoup. Pour le lecteur curieux des origines, des problèmes ethniques, n’omettons pas de citer ici le remarquable ouvrage des professeurs Verneau et Paul Rivet: Ethnographie ancienne de l’Équateur, dans l’importante collections des travaux poursuivis de 1900 à 1906, dans le pays, par notre Mission militaire géodésique commandée d’abord par le Colonel, aujourd’hui Général Bourgeois, puis par les Comdts Maurain, Peyronnet, Massenet, et auxquels ont pris part, notamment le capitaine, aujourd’hui Colonel Noirel, et le lieutenant Georges Perrier, aujourd’hui général de Division, membre de l’Institut, secrétaire de l’Association Géodésique internationale.
 
Le 10 juillet 1767, à vingt ans à peine, Espejo, élève des Dominicains, obtint son grade de docteur dans la science d’Hippocrate et de Galien.
 
Il avait été, nous l’avons vu, formé par la pratique à l’hôpital même, dès l’âge de quatorze ans.
 
Cependant, sa vive intelligence lui fit sentir bien vite l’insuffisance d’études qui, n’ayant guère de médical que le nom, l’avaient pourtant conduit si promptement au «dignus es entrare». Il faut d’ailleurs reconnaître que son enfance et sa jeunesse s’étaient écoulés à l’hôpital même, il y avait reçu forcément de constantes leçons de choses, de précieux commentaires positifs aux textes à sa disposition aux leçons plutôt élémentaires que des maîtres assez incompétents avaient pu lui donner.
 
Pourtant, sans moyens d’accroître ses connaissances professionnelles, soit par livres, journaux, soit par cours, soit par autopsies, il résolut de cultiver son esprit d’autre manière. Tout en pratiquant, non sans un certain succès, la profession de thérapeute, il suivit les leçons de droit civil et de droit canon. Dès 1772, il était admis parmi les licenciés «in utroque». En même temps il s’initia, autant qu’il le put, dans l’ordre politique et littéraire, à la vie intellectuelle de l’ancien continent par des lectures d’auteurs non seulement espagnols, mais aussi français, italiens, portugais, à vrai dire d’un portugais d’origine manifestement française, Verney, auteur, en 1755, d’une véritable méthode pour être utile à la République et à l’Eglise (3). Ce traité du Chanoine d’Evora, obtint rapidement une véritable vogue. Dès 1760, il fut traduit en espagnol et Espejo, fils de Chuhzig, l’eut à sa disposition, quelques années plus tard. Dans cette œuvre, l’esprit naturellement vigoureux et critique du médecin quiténien trouva manifestement à s’aiguiser. D’autre part, Espejo, dans son éclectisme, dans la variété de ses lectures avait fort goûté, grâce à une traduction française, les dialogues des Morts, de Lucien de Samosate.
 
De toutes façons, c’est ce célèbre ouvrage qu’il tenta de prendre pour modèle lorsque vers la trentième année, le désir lui prit de communiquer à ses compatriotes une part, tout au moins de ses observations, remarques et commentaires concernant les mœurs de son siècle, la condition de son pays.
 
Le résultat fut la mise en circulation, en 1780 -sous forme d’exemplaires manuscrits, en petit nombre -d’un ouvrage composé par lui sous ce titre non exempt de quelque ambition Le nouveau Lucien de Quito. Un expert reconnu de son pays, Mgr González Suárez, Archevêque de Quito, 1911-1917, savant historien versé dans les littératures classiques et sacrées, juge assez sévèrement, quant à la forme, cet écrit de son compatriote.
 
En ce qui concerne le fond, le sous-titre en indiquait déjà de façon assez claire le sens, l’objet et la portée. Le Nouveau Lucien ou le réveil des esprits.
 
Sans entrer dans l’examen détaillé de cette production bornons-nous à signaler que l’auteur dirigeait spécialement ses critiques et reconnaissons-le, souvent aussi, ses sarcasmes, contre l’un des rares organes de la vie publique à cette époque, dans son pays, le prédicateur. Espejo eut cette chance que ses commentaires peu favorables, eurent le don, probablement parce qu’ils n’étaient, dans l’ensemble, que trop justifiés, d’exciter la bile d’un religieux de la Merci, le P. Arauz. Celui-ci profita de la publication -comme brochure imprimée- de l’oraison funèbre de l’évêque de Badajoz, prononcée dans la cathédrale de Quito par son neveu le Dr Ramón Yepez (maître d’Espejo dans les études juridiques) pour attaquer durement le jeune médecin au moyen de l’unique presse existant alors dans le pays. L’oraison funèbre fut précédée de l’avis des censeurs dont l’un n’était autre que le P. Arauz. Celui-ci n’hésita pas à déclarer que l’auteur du Nuevo Luciano n’avait écrit que sous l’empire de l’envie.
 
Une fois de plus apparut la vérité de l’adage que Fichte devait formuler avec tant de force et de netteté, un quart de siècle plus tard: le moi se pose en s’opposant. C’est le silence, l’indifférence, non la critique, les objections, qui peuvent tuer une œuvre, j’entends un œuvre viable, une œuvre de valeur, une œuvre de bonne foi.
 
Espejo entreprit aussitôt la réfutation des allégations de P. Arauz. De là naquit la Ciencia Blancardina (allusion à la robe de bure blanche des PP. de la Merci, ceux-là même que sauf erreur, les Anglais appelaient white friars). «Espejo, dit Mgr González Suárez, déplore la décadence des études dans les maisons religieuses et ne cesse d’insister sur la profonde ignorance qui régnait dans les colonies, plongées dans les ténèbres intellectuelles».
 
Ne nous étendons pas outre mesure sur cette nouvelle œuvre qui se présente, en fin de compte, surtout comme une suite, un développement au Nuevo Luciano et comme une critique acerbe des éloges décernés, sans sincérité aucune, dit Espejo, par le P. Arauz, de la Merci, à l’oraison funèbre que le chanoine Ramón Yepez, docteur en droit canon, venait de prononcer dans la cathédrale de Quito en mémoire de son oncle, l’évêque de Badajoz, en Extramadure. Cet écrit la, Ciencia Blancardina, se compose de sept dialogues de dimensions fort inégales. Le septième comprend soixante et onze pages tandis que le second n’en a que quarante, le troisième cinquante-quatre, le quatrième trente-trois.
 
Nous tenons seulement à relever, à notre point de vue de français, deux traits, dont l’un, surtout, ne ressort peut-être pas au premier abord, à première vue.
 
Ils sont un peu noyés dans l’artifice d’un dialogue plein de digressions, mais qui n’en semble pas moins significatif et intéressant. Le premier se rapporte à Boileau, l’autre à Descartes.
 
Comme le lecteur ne tarde pas à s’en apercevoir, Espejo montre constamment combien il a présenté à la mémoire les œuvres de l’auteur du Lutrin, des Satires, des Épitres. Même dans la Ciencia, il ne se contente pas de simples allusions, il cite intégralement dans le texte original douze vers tirés de la Satire à mon Esprit, ceux qui débutent ainsi:
 
Mais vous qui raffinez sur les écrits des autres, etc. (vers 123-125).
 
Or, si las citations latines abondent dans les écrits d’Espejo il n’en va pas de même quant aux extraits en langues étrangères. Ils sont au contraire des plus exceptionnels. Celui-ci nous prouve donc combien notre langue était en vogue dans l’Audience, tout au moins à la capitale, vingt-cinq ou trente ans après le départ des Académiciens. Cette vogue dure encore, mais il serait vain de prétendre se dissimuler qu’il ne s’agit plus d’un monopole, ou d’un quasi monopole. L’anglais et l’allemand notamment, l’italien aussi ont leur part dans les études des équatoriens, surtout de ceux qui songent à sortir de chez eux, à courir le monde à devenir, en quelque degré tout au moins, des citoyens de l’Univers.
 
Enfin, pour apprécier pleinement la signification, la portée de cette citation, il ne faut pas oublier qu’en 1780 subsistait toujours l’interdiction lancée dès 1525 par l’Inquisition Espagnole, sous le règne de Charles-Quint, à l’effet d’interdire les ouvrages en langues étrangères quelconques, sur toute l’étendue de cet Empire, sur lequel le soleil ne se couchait jamais!
 
De Boileau, -surtout comme auteur de la Satire à mon Esprit, -à l’auteur du Discours de la méthode, la transition est toute naturelle. Toutefois, Espejo n’en a pas eu besoin. En effet, c’est dans le dialogue sept qu’il a mis en scène, un moment, l’auteur du Lutrin, à propos des défauts de l’éloquence sacrée, et aussi pour justifier ses conclusions sur la nécessité de réformer l’état littéraire de Quito. Quant à l’allusion de Descartes, elle se trouve dans une tout autre partie où l’auteur s’occupe encore du discours du docteur Yepez, mais simplement, semble-t-il, à titre de prétexte pour développer cette notion qu’il faut de la méthode dans un sermon, et qu’un bon orateur sacré doit apprendre à ses auditeurs à réfléchir, les aider à se former le jugement.
 
Voici comment notre auteur exprime son idée par la bouche du principal interlocuteur, le docteur Mera.
 
«Penser même (le fait de penser, pour parler avec plus de précision) ne peut dépendre ni de cette logique (scolastique, qu’Espejo repousse avec force) ni de l’art de penser, moins encore de lire ou d’étudier ou de voir tels ou tels objets. Cette fonction dépend donc de la nature même de l’entendement (non souligné dans l’original) dont l’essence est la pensée d’après Descartes (Catessio), ou bien sa force et vertu la plus pure et la plus noble, selon l’opinion la plus répandue» Ciencia Blancardina. Escritos T. II. P. 194.
 
Évidemment nous sommes loin du Discours de la méthode. Nous n’en trouvons plus ici qu’un écho affaibli. En dépit de sa vivacité d’esprit, de toute sa force intellectuelle, Espejo paraît avoir peu pénétré, ni même avoir soupçonné le doute méthodique, antécédent nécessaire, seul susceptible de donner toute sa portée, toute sa valeur au fameux Cogito ergo sum. Cependant, il n’en a pas moins retenu la conclusion principale et même si l’on peut dire le résultat capital, qui devient pour lui une force, un principe d’action: que l’essence de l’entendement, c’est la pensée. Toute la vie d’Espejo a été un acte de foi dans la raison, dans la capacité de l’homme pour observer et réfléchir…, analyser les faits, les opinions, les conditions, réagir ensuite sur son milieu.
 
La réflexion, la pensée que nous venons de relever porte en elle-même la marque de son origine: sans discussion possible, nous nous trouvons en présence d’une vibration partie en 1638 du cerveau de notre Descartes, laquelle, 142 ans plus tard devait toucher celui d’Espejo et contribuer à éveiller, à entretenir en lui la vie intellectuelle, à le guider dans la voie qu’il cherchait, non seulement pour lui-même, mais aussi pour ses compatriotes.
 
Ceci m’amène à une autre constatation concernant une autre zone, à une époque bien postérieure; il n’en paraît pas moins digne de remarquer, à ce propos, que le rénovateur de la philosophie au XVIIe siècle n’a pas manqué d’exercer également une influence intérieure, invisible mais non moins efficace et présente, dans les âmes de ceux qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle ont rêvé de l’émancipation de leur patrie, Cuba, et ont lutté, se sont sacrifiés pour que leur rêve devienne réalité. La preuve en est donné de façon formelle dans un petit livre que je n’ai pas actuellement sous les yeux, mais que je connais bien pour l’avoir lu souvent depuis l’époque lointaine où je l’ai trouvé dans une des boîtes du quai Voltaire, dans ces boîtes précieuses pour qui sait y chercher l’aliment, non le poison de son esprit. Il s’agit d’un ouvrage publié en 1866 à New-York, par la Junte émancipatrice de Cuba sous ce titre: Los Prisioneros de Fernando Poo. Mais revenons à l’Audience de Quito, vers le début du dernier tiers du XVIIIe siècle.
 
Quelques années se passent, Espejo continuant sa double profession de guérisseur et de critique. De 1780 jusqu’en 1793 (avec diverses interruptions) il travaille même sous la direction du Dr. Juriste Ramón Yepez en vu d’exercer une troisième classe d’activité, celle d’avocat.
 
En 1785, toutefois, une nouvelle production de la plume d’Espejo ou à elle attribuée, le Portrait de Golilla, allait faire surgir un nouvel incident et entraîner pour son auteur les plus graves conséquences. Cf. p. 141.
 
Cette œuvre satirique publiée, comme les précédentes, par copies manuscrites, n’attaquait pas seulement les mauvais prédicateurs, les médecins ignares, mais aussi le régime colonial, en la personne du Marquis de la Sonora, Membre du Conseil d’État Secrétaire de l’Office (Despacho) Universel des Indes. Le Président de l’Audience, Villalengua fit surveiller puis appréhender l’auteur, avec tous ses documents, papiers, par le corrégidor de Latacunga, à quarante ou quarante-cinq lieues de Quito. L’écrivain trop audacieux fut envoyé sous bonne escorte à la capitale.
 
Bientôt relâché cependant, Espejo, suivant l’adage «Chassez le naturel…», ne tarda pas à recommencer. La critique du régime Colonial, tel fut encore le thème traité par lui dans le pamphlet lancé en 1787 sous ce titre: Las Décimas contra el Marqués de la Sonora (Les Tributaires des Dîmes contre la Marquis de la Sonora, cf. p. 140).
 
Mais Espejo sut se défendre par la plume et il n’est que de stricte justice de reconnaître que le Conseil des Indes à Madrid, saisi de la requête de l’obscur «vassal» indigène, en lutte avec le chef de l’Audience, sut y faire droit de la façon la plus libérale. Donc, cette haute juridiction de la métropole estima qu’en effet Espejo ne rencontrait pas, sur place, auprès de Villalengua, toutes les garanties requises de neutralité, d’impartialité. Aussi, conformément à la requête du modeste médecin de la lointaine Colonie andine, le Conseil institué par Charles-Quint n’hésita-t-il point à le déférer à l’Audience de la Vice Royauté, à Santa-Fé-de-Bogota. Or, même de nos jours, le voyage n’est pas des plus simples, car il s’agit de franchir près de 400 lieus à travers les Cordillères, en direction du N.-E. par des routes ou plutôt des pistes dont le tracé se maintient presque constamment à 2000 mètres d’altitude et au-dessus, descend parfois à 300 ou 400 mètres, passe dans des régions souvent encore à peu près désertes, par de nombreux défilés et cols sauvages, abrupts, particulièrement difficiles, tels le Quindio, alors trop célèbre, dans la Cordillère centrale. Le Quindio depuis deux ans est traversé par une route carrossable, mais naguère, encore, le voyageur devait se contenter des chemins muletiers Caminos de Herradura. Heureux quand ils étaient en bon état. Certains voyageurs, et surtout les dames, en étaient réduits dans ces trajets scabreux, à se faire transporter à dos d’homme, dans des fauteuils, sortes de «crochets», ad hoc.
 
Or, non seulement Espejo trouva la liberté la plus complète d’aller et venir dans la capitale et la Nouvelle Grenade, mais, arrivé en février 1789 à Santa-Fé-de-Bogota, il obtint le 2 décembre de la même année, entière autorisation de retourner à Quito, libre de toute accusation, de toute charge. Cela, malgré les plaintes et griefs émanant de Villalengua, Président de l’Audience, d’où l’inculpé était originaire. Mieux encore, pendant son séjour dans la résidence du Vice-Roi, le médecin de Quito put lier et lia partie, en effet, avec les esprits les plus avancés, les plus pénétrés d’avenir, les plus enthousiastes pour l’indépendance de leur patrie future, les Nariño, les Ricaurte, les Zea et même certains Espagnols d’esprit libéral tel l’Abbé Mutis, ou des Français comme des Rieux, Froes. Ce dernier, originaire de Haïti, St-Domingue, peut être de descendance portugaise, avait fait des études de médecine à l’Université de Montpellier.
 
De retour à Quito, Espejo connut en 1790-1792 une brève période de travaux et de missions en rapport avec ses dons et ses goûts. Le nouveau président de l’Audience Muñoz de Guzmán le nomma secrétaire de la «Société Patriotique» des Amis du Pays ou École de la Concorde qui venait de se fonder à Quito, à l’instar de celle alors récemment créée en Espagne, sur l’initiative de Charles III. Espejo, à Santa-Fé-de-Bogota, avait même proposé le plan d’une telle institution au groupe dont je viens de parler, formé de jeunes «vassaux» aspirant, sous l’influence de Nariño, et de ses amis, à devenir citoyens.
 
En même temps, Espejo fut désigné comme bibliothécaire de la première bibliothèque publique ouverte dans la colonie. Le fonds en fut fourni, du reste, en grande partie, par la Bibliothèque des Jésuites, «sécularisée» par le gouvernement, en août 1767.
 
En cette double qualité de secrétaire de la Société Patriotique et de Bibliothécaire, Espejo eut à s’occuper de la publication du premier périodique imprimé qui ait vu le jour à Quito. Une presse, autre que celle amenée en 1763, par les Jésuites (et dont avait hérité les PP. de la Merci) étant enfin parvenue à la lointaine capitale perdue au fond des Andes, sous l’équateur à 2803 mètres d’altitude. Sept numéros se succédèrent du 5 janvier au 29 mars 1792, traitant, avec une introduction de 1791, des moyens d’arriver à la connaissance des vérités les plus importantes, proposant le plan d’études pour les écoles primaires (de primeras letras); il recommanda entre autres le Catéchisme de Fleury, les Caractères de l’Amitié ou tout autre traité de Caracciolo, le républicain le plus savant (el republicano más sabio); le n° 4 du 6 février 1792, contient ainsi que les suivants 5, 6, 7, un discours de Espejo à la ville de Quito sur la nécessité d’instituer une Société Patriotique sous le titre «École de la Concorde». Le morceau avait été rédigé dès 1789 à Bogotá, nous dit l’auteur.
 
Sans doute les habitués des tertulias de Nariño, José Celestino Mutis, les Ricaurte, Zea (4), les Français des Rieux, Froes n’y furent pas étrangers.
 
La société s’établit, en effet, avec un total de membres qui, du moins sur le papier, au début, monta à cinquante-huit, parmi lesquels les Marquis de Selva Alegre, Maensa, Miraflores, Villaorellana y de Solanda, Don José d’Ascazubi, Don José Guerrero y Caicedo, évêque puis archevêque de Quito, don Gabriel Alvarez, Don Pedro Montufar. Don Juan Larrea, Marquis de San José, qui paraît avoir eu certaines attaches avec la famille royale elle-même, passait -non sans quelque apparence de raison- pour appartenir à la descendance de Philippe V.
 
La plupart de ces personnages jouèrent un rôle, souvent tragique, dans le mouvement d’indépendance de 1808 et 1809-1810.
 
Mais n’anticipons pas. Dès maintenant, il est une particularité intéressante et même indispensable à noter pour faire comprendre l’enchaînement des événements qui ont préparé, non seulement en Équateur, mais dans les autres régions du même continent, l’émancipation des futures républiques, cela dès le début de 1792.
 
À côté des titulaires de la Société de la Concorde à Quito, figuraient des correspondants, des surnuméraires, entre autres: Don Antonio Nariño (qui n’avait pas encore traduit les Droits de l’Homme, dont le texte du reste restait jusqu’alors inconnu, outre Atlantique, dans les possessions de la Couronne d’Espagne. Sans doute était-il parvenu à Cayenne seulement). Citons encore Don Martín Hurtado, Don Francisco Antonio Zea, Don Ramón de Argote, Don Jacinto Bejarano, tous compatriotes fixés à Bogotá, à Medillia ou à Popayán et tous se distinguèrent, quelques uns au premier rang, comme Nariño dans les luttes pour l’indépendance en 1810 et années suivantes.
 
Ce point essentiel, le lecteur l’admettra facilement dénote des communications clandestines, mais positives entre les patriotes de Quito et de Bogota.
 
Cependant, l’éditeur des papiers d’Espejo, Mgr. González Suárez, d’ordinaire si complet et si bien informé, passe outre.
 
Nous n’apercevons pas bien, avouons-le la raison de ce silence qui forcément jette de l’obscurité dans l’exposé du savant prélat.
 
Quoi qu’il en soit, depuis la fin de mars 1792, c’est-à-dire depuis qu’à peine commencées avaient été suspendus les réunions de la «Sociedad Patriótica de los Amigos del País», dont il était l’âme, Espejo s’était adonné à la tâche à lui confiée de Conservateur de la première Bibliothèque publique dont ai été doté Quito. Le fonds, de 48000 volumes, entièrement disparu à la suite de guerres civiles, d’incendies, provenait en grande partie, nous l’avons vu, de la Bibliothèque des Jésuites de San Gabriel, expulsés depuis 1767.
 
Mais il y a toutes raisons de considérer en même temps que l’activité du quiténien éclairé, ne se limitait pas à ces fonctions non rétribuées, d’ailleurs, en fait, sinon en droit. À coup sûr, quoique bien entendu les indices matériels, les preuves positives fassent défaut, Espejo s’arrangeait pour rester en rapport avec les patriotes de la Nouvelle Grenade, particulièrement avec ceux de Santa-Fé, les Nariño, les Zea, les Camilo Torres, etc… avec qui, en 1789, nous le savons, il avait pu, grâce à la décision du Conseil des Indes, faire connaissance, se lier, commencer l’échange d’espoirs mutuels et communiquer ses projets d’action pour l’avenir des républiques en puissance.
 
Les uns et les autres, au milieu d’une masse de population encore indifférente il faut l’avouer, à leurs vœux, méditaient sur les moyens les plus adéquats d’améliorer leurs rêves, leurs projets légitimes et de les faire passer dans la réalité.
 
Il n’y a pas le moindre doute que les succès des armées françaises en 1792 et 1794, tenant tête à l’Europe de l’ancien régime, n’aient apporté aux patriotes d’outre-mer, le plus efficace encouragement et n’aient accru leur foi dans les principes de 1789. C’est ainsi que le prestige de la victoire vient entourer, rehausser la Déclaration des droits dont certains partisans de l’indépendance à Caracas, Bogota, Quito, notamment, eurent enfin connaissance clandestine, dès le début de 1794, à la suite des circonstances, vraiment surprenantes, que nous avons brièvement indiquées dans l’étude consacrée à Nariño v.p. 69.
 
C’est alors que quelques éclaboussures, «salpicaduras» allais-je dire, quelques conséquences des événements de l’Ancien Monde suscités en partie par ceux qui treize ans plus tôt s’étaient déroulés dans la région Nouveau du Nouveau, atteignirent la partie méridionale du même Continent Occidental, commencèrent à y exercer, de façon plus active, leur répercussion.
 
Au cours de cette année 1794 la fermentation qui si fortement bouillonnait alors en Europe en vint donc à atteindre certains points de l’Amérique espagnole et portugaise.
 
Peu après les scènes sanglantes qui marquèrent en France la fin de la grande Terreur, surgirent à Quito les incidents qui devaient, un an plus tard, amener la fin tragique du Précurseur succombant, à 48 ans, après une existence peu agitée au point de vue purement physique et matériel, mais singulièrement dramatique et féconde en même temps, dans le domaine intellectuel et moral!
 
Le régime rigoureux, terrible auquel le patriote fut soumis pendant près de douze mois dans la prison de Quito fut, sans nul doute, la cause directe de sa mort, survenue deux ou trois jours à peine après son élargissement.
 
En mars ou avril 1794, au plus tard, Espejo reçut, par voie cachée et détournée de Nariño, quelques exemplaires de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, traduite en espagnol.
 
De leur côté, en juin et en juillet de cette même année le Précurseur colombien et ses amis de Bogota durent avoir écho de la victoire remportée le 24 avril, au Fort St-Elme, par Dugommier (né en 1736 à Basse Terre-Guadeloupe) sur les troupes du roi Charles IV.
 
Les patriotes de la Nouvelle Grenada et comme ceux de l’Audience de Quito, le futur Équateur, sentirent croître leur enthousiasme, leur confiance. Ils durent croire que l’heure était venue d’agir.
 
Toujours est-il que, le 21 octobre de cette même année, au lever du jour, apparurent fixées, en parties collées, en différents points de la «muy leal y muy noble Ciudad de San-Francisco de Quito », notamment sur les Croix de pierre érigées aux carrefours, de petites banderoles, de taffetas latines: Liber esto. Felicitatem et gloriam consequto et tandis qu’au revers, sur une croix de papier blanc en travers, on lisait: Salva cruce. Ces mots naguère encore se distinguaient mais gravés dans la pierre d’une croix dressée sur un large piédestal à droit de l’entrée de l’église de Santo Domingo, côté Sud su Couvent principal de l’Ordre en Équateur.
 
Le Président de l’Audience ne put se défendre d’un sentiment de vive alarme en présence de ces inscriptions en apparence pourtant inoffensives, et, qui ne pouvaient atteindre qu’un bien petit nombre d’affiliés, s’il en était.
 
Le représentant de la Couronne d’Espagne ou plutôt du Vice-Roi, commença par faire jeter en prison un maître d’école, Marcelino Pérez, mais il n’en pu rien tirer en dépit de la détention de et de l’oppression (sic) (lire évidemment, commencement de torture) qu’il lui fit subir pour motif de suspicion plus ou moins graves.
 
Finalement il considéra que ces inscriptions énigmatiques ne pouvaient avoir d’auteur autre qu’Espejo.
 
Celui-ci, incarcéré au début de 1795, devait mourir avant la fin de l’année, le 26 ou 27 décembre, comme nous allons le voir, des suites du régime, des durs traitements infligés avec une froide et impitoyable cruauté.
 
** Édouard Clavery Trois précurseurs de l’indépendance des démocraties sud-américaines: Miranda (1750-1816), Nariño (1765-1823), Espejo (1747-1795), 2° édition revue et augmentée; imprimerie Fernand Michel, Paris, 1932; pp. 65-172.
 

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