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sábado, 8 de octubre de 2011

AU SUJET DE JEAN CONTOUX, FILS DE JUAN MONTALVO


(Traduction Claude Lara)

«Entrer dans le champ d'horizon du monde de Montalvo suppose bien de l'audace et de l'irrévérence» (1).

C’est justement le but de cette relation épistolaire. Son fils, Jean Contoux Montalvo, nous a livré un témoignage essentiel au sujet de son père, Juan Montalvo, et sur sa vie à Paris, en écrivant soixante quinze lettres au docteur A. Darío Lara, de 1963 à 1969 (2). Cependant cette correspondance a été méconnue, sûrement du fait de sa rédaction en français, et aussi parce que parfois on veut l’ignorer et, plus grave encore, critiquer dédaigneusement ces documents sans bien les avoir analyser.

Pour que le lecteur connaisse la valeur réelle de cette contribution, d’une si haute importance nous avons traduit une partie de cette correspondance (3). Ainsi grâce à cette version en espagnole, ces écrits seront, non seulement dans les mains des spécialistes ou des traducteurs occasionnels (4), mais également disponibles pour tous ceux qui s’intéressent à l’existence du grand écrivain d’Ambato.

De plus, pour le lecteur, je voudrais souligner l’importance de cette correspondance qui permet de mieux connaître la vie de Juan Montalvo à Paris, puisque ces biographes ont délaissé de nombreuses particularités, comme tout ce qui concerne ses relations familiales. Il s’agit aussi de démentir certaines légendes puisque cette voix authentique remet en cause les affirmations répétées par plusieurs spécialistes de Montalvo, sans que soient faites de sérieuses recherches.

J’espère que cette contribution remettra à sa juste place l’auteur de ces lettres. Son témoignage, étayé par cette traduction ainsi que les notes que nous avons rédigées a posteriori, en quelques mots me permettent d’affirmer ceci: toute étude portant dorénavant sur la vie de Juan Montalvo ne pourra se faire sans se reporter à cette correspondance.


Paris, le 25 septembre 1963

Monsieur Jean CONTOUX
Villa Elvina
Cannes

Très cher monsieur,

Je suis fonctionnaire de cette Ambassade et Professeur de Lettres à l’Université. Durant plusieurs années je me suis consacré à de longues recherches concernant mon pays, l’Equateur, touchant des questions littéraires et historiques.

A Paris, depuis 1947, une de mes tâches principales a été de recueillir le plus grand nombre possible d’informations au sujet de la vie et de l’œuvre du plus célèbre de nos écrivains et grand classique de la langue: Juan Montalvo, Equatorien célèbre qui a donné un éclat immortel à la langue castillane et à notre lointain et méconnu pays et, du fait de la valeur universelle de son œuvre, un rayonnement continental.

D’heureuses circonstances me font croire que vous pouvez me donner des renseignements inestimables sur notre éminent compatriote dont je pense qu’il a été votre illustre et cher Père.

Si mes suppositions se révèlent exactes, Vous, noble fils de France, pays privilégié qui a été le refuge durant des années d’exil de l’illustre l’équatorien (à une époque où la politique d’incompréhension et d’intolérance ont alimenté de cette façon le génie d’un des américains les plus notoires du XIXème siècle); comme vous appartenez un peu à notre pays d’où votre obligation de nous fournir les détails qui complèteront l’extraordinaire biographie du brillant écrivain d’Ambato.

Pour cette raison et veuillez excuser mon audace, je me permettrai de vous demander certains détails que vous devez connaître sur la vie de Juan Montalvo à Paris, ainsi que le lieu, la date de naissance, de décès, etc. … de votre chère mère, madame Augustine Contoux. Il est possible que vous ayez des documents inédits sur votre illustre Père. Vous ne devez pas les laisser plus longtemps méconnus et mon pays vous serait reconnaissant de bien vouloir les faire connaître. Certainement, vous conservez aussi des documents photographiques, aussi bien de vos illustres parents que d’autres descendants, puisque je sais que dans d’autres villes de France, et à Paris, vivent également des membres d’une famille si mémorable. L’Equateur serait honoré de connaître leurs noms et tout ce qui se rapporte à l’immortel écrivain.

Veuillez excuser ma conduite, peut-être mon indiscrétion mais vous me comprendrez et certainement me pardonnerez… De toute façon considérer moi comme un de vos amis et, en tant qu’équatorien, un presque compatriote, qui, de même que tous les équatoriens, sont heureux de savoir que Vous vivez encore… Moi aussi, né en Equateur, je suis résidant en France, marié avec une parisienne (1956) et j’ai deux enfants nés à Paris: Patrick et Claude.

J’ai grand espoir que cette première lettre Vous parviendra et que vous daignerez me répondre, et souhaitant maintenir des relations amicales avec vous, jusqu’au jour où, ce qui je l’espère ne saurait tarder en me rendant à votre domicile, je pourrais vous témoignez toute mon admiration. Veuillez accepter mes sentiments affectueux d’un semi-compatriote qui aime aussi la France, pour des raisons bien semblables à celles de Juan Montalvo, votre illustre père, à qui je rends hommage et ai en grande estime.

Avec tout mon respect et bien cordialement,

s) Docteur A. Darío Lara
Secrétaire de l’Ambassade de l’Equateur


LETTRE N° 1

Cannes, le 1er Octobre 1963

Jean CONTOUX
Villa Elvina
134, Bd de la République
CANNES

Monsieur Dr. A. Darío Lara
34, Avenue de Messine
PARIS (8 ème)

Cher Monsieur,

J’ai bien reçu votre lettre du 25 Septembre et m’excuse d’avoir un peu tardé à y répondre.

Je ne vous cacherai pas qu’elle m’a surpris. C’est de toute évidence, par votre gouvernement que vous avez appris mon existence et mon adresse car je n’ai jamais eu de contact avec l’Ambassade en France.

Par contre, il y a trois ans, j’ai échangé une correspondance avec Don José VELASCO IBARRA, alors Président de la République. Cette correspondance n’a pas eu la suite que j’espérais, sans doute parce que Don VELASCO IBARRA a dû abandonner ses hautes fonctions. J’aimerais savoir si votre démarche est en relation avec elle.

Aujourd’hui, je veux simplement répondre à votre demande dont j’ai été, croyez-le, très touché. Je possède, en effet, des souvenirs de mon père (photographies, exemplaires de certains de ses ouvrages, correspondance) qui ont pour moi une valeur sentimentale. J’ai aussi, naturellement, des souvenirs personnels sur mon enfance et les relations que ma mère, décédée en 1950, dans sa quatre-vingt-dixième année, et moi, jusqu’à ma dix-huitième année, environ, avons eues avec la plupart des personnalités équatoriennes, officielles ou privées, en poste ou séjournant à Paris. Je crois comprendre que tout cela vous intéresserait, mais je voudrais que vous me disiez dans quel but. Je suppose que ce n’est pas par simple curiosité littéraire.

Je pense que vous ne verrez pas d’inconvénient à me le dire avant que j’entreprenne de vous fournir les renseignements qui vous seraient utiles. Mais il ne faudrait pas trop attendre, car j’aurai 77 ans dans quinze jours.

Je ne veux pas terminer sans vous remercier des sentiments que vous avez bien voulu m’exprimer. J’espère que les circonstances nous permettront de faire connaissance et c’est dans cet espoir que je vous prie, Cher Monsieur, d’accepter les assurances de ma parfaite considération.

s) Contoux Jean


LETTRE N° 2

Cannes, le 14 Octobre 1963


Jean CONTOUX
Villa Elvina
134, Bd de la République
CANNES

Monsieur Dr. A. Darío Lara
Ambassade de l’Equateur
PARIS

Cher Monsieur, Ami

et j’ajoute Cher Confrère, puisque vous voulez bien m’apprendre qu’en dehors de vos fonctions officielles vous êtes correspondant, à Paris, d’un très important journal de Quito. En effet, je pense que vous le savez, le journalisme a été ma profession.

Je vous remercie très sincèrement, ainsi que votre famille, que je serai heureux de connaître, des bons voeux que vous m’avez adressés à l’occasion de mon très prochain anniversaire. Ils m’ont vivement touchés, venant d’un presque compatriote qui, pourtant, ne me connaît pas encore.

Je crois qu’il convient, justement pour faire un peu connaissance avant de nous rencontrer, que je vous expose, succinctement, ma situation.

Je suis marié. Mon épouse est entrée le 6 courant dans sa QUATRE VINGTIEME ANNEE (80 ans). Elle était professeur de piano, mais ne peu plus donner de leçons. C’est en raison de son état de santé que nous avons quitté Paris, il y a déjà dix ans, et nous sommes fixés sur la Côte d’Azur dont le climat lui était recommandé. Elle a le cœur très fatigué, fragile et est astreinte à beaucoup de précautions.

Comme je vous l’ai dit plus haut, le journalisme a été ma profession. Peut-être par atavisme, sûrement par vocation et faute d’avoir pu être avocat comme j’en avais le désir dans ma jeunesse.

J’ai exercé cette profession, honorablement je crois, plus de trente ans, presque constamment comme rédacteur en chef de publications, sans compter des collaborations notamment aux quotidiens parisiens «LE JOURNAL», «L’ECHO DE PARIS», entre autres.

De ce fait, je suis bénéficiaire de deux retraites de cadre. Mais, en raison de la cherté de la vie ici et surtout des loyers (je paie 250 frcs. par mois, soit 300.000 anciens francs par an, plus le gaz, l’électricité, le chauffage l’hiver et les impôts), ces retraites sont insuffisantes pour nous permettre de vivre sans trop de restrictions. J’ai donc été obligé de rechercher un emploi pour me procurer le complément indispensable et j’occupe, dans une petite entreprise du bâtiment, les fonctions de secrétaire, dactylo, aide-comptable, caissier et suis chargé, en outre, des affaires personnelles de mes employeurs. Tout cela me laisse évidemment peu de temps et me fatigue beaucoup.

Vous comprendrez donc que si j’accepte avec infiniment de plaisir l’aimable invitation de votre Chargé d’Affaires de me rendre à Paris (5), où nous ne sommes, ma femme et moi, allés qu’une seule fois depuis dix ans, car le voyage est trop onéreux, maintenant surtout, je ne puisse l’envisager très prochainement.

En effet, étant seul employé dans cette entreprise il me serait difficile, sinon impossible, de m’absenter plusieurs jours, en semaine. Par contre, la quatrième semaine de congés payés sera accordée du 21 au 31 Décembre prochain. Je pourrais donc faire le déplacement du 22 au 30 Décembre, par exemple. Croyez bien que ce sera une grande joie de revoir la Capitale, de faire votre connaissance et de rencontrer quelques vieux amis.

Je m’aperçois que cette lettre est déjà bien longue. Je répondrai donc à la vôtre de façon détaillée par un prochain courrier.

En attendant, veuillez me croire, Cher Monsieur et Ami, votre bien dévoué.

s) Jean Contoux

P.S.- Je m’excuse de vous écrire en français car si je lis et comprends l’espagnol je ne sais pas l’écrire, surtout longuement (6).


LETTRE N° 3

Cannes, le 22 Octobre 1963


Jean CONTOUX
Villa Elvina
134, Bd. de la République

Dr. A. Darío Lara
Ambassade de l’Equateur
PARIS

Bien cher Monsieur,

Je viens, comme promis, répondre de façon aussi détaillée que possible à votre dernière lettre.

Auparavant, laissez-moi vous dire le réel plaisir que j’ai eu à apprendre qu’après trois quarts de siècle le très grand écrivain que fut Juan MONTALVO n’est pas complètement oublié de ses compatriotes, tout au moins de l’élite lettrée, dont vous êtes, je le vois. C’est pour moi, soyez-en sûr, une vive satisfaction et un réconfort. Je vous remercie de me l’avoir fait savoir et de m’avoir dit que tout ce qui concerne sa vie en France vous intéresse et est susceptible d’intéresser votre pays –qui aurait pu être le mien et que j’ai toujours regretté de ne pouvoir connaître.

Le nom de M. GONZALO ZALDUMBIDE m’est, évidemment, connu parce que j’en ai, maintes fois, dans mon enfance, entendu parler par ma mère. J’ai su, ainsi, que Madame ZALDUMBIDE (7) fréquentait la maison de mes parents et, si ma mémoire est bonne, qu’elle me garda chez elle pendant les derniers jours de mon père et durant les obsèques célébrées en l’église Saint-François de Sales, où le cercueil resta déposé en attendant son transfert en Equateur.

J’ai, naturellement, eu connaissance dès l’origine puisque j’assistai, je crois, à son apposition, de la plaque rappelant qu’au 26, Rue Cardinet mon père était décédé. Je me souviens qu’il y a douze ou treize ans, alors que nous habitions encore à Paris, j’écrivis au consul Général de l’Equateur pour lui signaler que cette plaque était presqu’illisible en raison de la couche de poussière qui la recouvrait. Je ne reçus jamais de réponse.

Bien entendu, je connais également le buste de la porte Champerret. Il figurait à l’Exposition de 1900, au Pavillon de l’Equateur, situé à l’un des piliers de la Tour Eiffel. Il avait été exécuté à l’aide d’une photographie prêtée par ma mère à M. VICTOR MANUEL RENDON, ministre plénipotentiaire en France (8), et plus tard en Espagne, que j’allais voir chez lui, place Malesherbes, à peu près chaque semaine.

La même photographie servit également à la gravure d’un timbre poste dont j’ai possédé toute une série, malheureusement perdue au fil des ans.

Ainsi que je vous l’ai déjà écrit, j’ai encore après tant d’années quelques souvenirs matériels, si je puis dire, qui ont surtout, pour moi, une valeur sentimentale, puisque c’est tout ce qui m’est resté de mon père. S’ils sont de nature, comme vous me le dites, à intéresser votre pays, son gouvernement, la Maison de la Culture Equatorienne, pour faire mieux connaître la vie en France de mon père, je suis disposé à m’en séparer. Mais je ne peux vous dire, dès maintenant, ce que j’ai conservé.

En effet, faute de place dans notre appartement une partie de notre mobilier est en dépôt dans un local vide qui m’est prêté gratuitement par mon employeur, notamment les caisses contenant des livres, des cartons de photographies et des archives. Il faudra donc que j’aille chercher dans ces caisses.

Si l’époque que je vous ai proposée pour mon voyage à Paris convient, je porterai tout ce que j’aurai trouvé d’intéressant. En attendant, je pourrai vous fournir des détails par écrit, pour votre documentation personnelle, des détails sur les relations que ma mère et moi eûmes avec beaucoup de personnalités équatoriennes, jusqu’au jour où personne ne s’occupa plus de nous.

Dans l’espoir de vous lire prochainement, et en vous remerciant à nouveau de m’avoir rappelé un passé que je croyais bien révolu, je vous prie, Cher Monsieur, de croire à mes sentiments de cordiale sympathie et sincèrement amicaux.

s) Jean CONTOUX


Paris, le 30 Octobre 1963

Monsieur Jean CONTOUX
Villa Elvina
Cannes.

Bien cher monsieur et très cher ami,

Je veux vous remercier cordialement pour vos aimables lettres du 14 et 22 de ce mois. Pour moi chacune de vos phrases, je dirai même chacun de vos mots, sont de très grande valeur et m’apportent de nouvelles révélations. Une des plus importantes, bien sûr, a été de savoir que madame votre épouse vit encore et a actuellement quatre-vingts ans. Veuillez lui présenter, en mon nom propre et des miens, notre plus grand respect et nos plus vives félicitations, ainsi que tous nos vœux pour qu’elle soit en bonne santé et qu’elle ait encore de longues et belles années devant elle.

Aussi bien le Chargé d’Affaires, le docteur Luis Jaramillo, que les équatoriens de Paris, nous sommes heureux de savoir que Vous avez accepté, au courant du mois de décembre, de venir à Paris. La date que vous avez choisie me paraît excellente. Prochainement nous aborderons d’autres détails et, pendant ce temps, c’est avec grande satisfaction que j’échangerai avec Vous une abondante correspondance. Vous avez tant à m’apprendre!

Je me réjouis de savoir que Vous ayez exercé le journalisme et ce durant de si longues années… J’espère que rapidement, une fois avoir terminé plusieurs études que cette année je dois compléter, me consacrer à lire quelque chose de votre crû. Opportunément je vous demanderai de m’indiquer ce qui Vous paraît de plus grande valeur. Qui sait si certains écrits ne vaudraient pas la peine d’être traduits en l’espagnol pour les publier à Quito. Surtout des articles d’ordre culturel ou historique. Mais je ne sais pas encore ce que Vous avez écrit… Un sujet que l’on verra ensuite.

Non, la gloire de MONTALVO n’a pas décliné, bien au contraire chaque fois elle ne fait que s’accentuer. Et non seulement en Equateur, mais dans toute l’Amérique espagnole. Non seulement parmi les intellectuels, les universitaires; dans mon pays, les enfants du primaire apprennent déjà à connaître l’illustre écrivain qui aurait pu rivaliser avec Cervantes et a donné à notre petit pays une résonnance universelle. Il existe peu de lieux si merveilleux en Equateur que le mausolée et la tombe de MONTALVO, à Ambato: lieux de pèlerinage attrayant pour les nationaux et les étrangers qui visitent cette ville.

Vous dîtes regretter de ne pas avoir connu l’Equateur. Précisément je vais vous demander quelque chose et vous faire une confidence. J’ai informé le Maire d’Ambato au sujet de votre existence… J’attends dans les prochains jours une lettre du Maire. Je suis certain que cette nouvelle va réjouir les habitants d’Ambato. J’ai alors pensé à la chose suivante, dans ma prochaine lettre au Maire d’Ambato je vais luis suggérer de faire les démarches nécessaires auprès du Gouvernement de l’Equateur pour VOUS INVITER EN PERSONNE à venir en Equateur…

Vous viendriez comme invité officiel de l’Equateur, et particulièrement d’Ambato. Ce serait grandiose, émouvant… recevoir le fils de MONTALVO dans ce beau paysage d’Ambato qui, pour des circonstances politiques (comme je vous l’ai dit dans ma première lettre), a été obligé de mourir si loin de sa terre natale qu’il aimait tant!

Avant d’entreprendre cette démarche j’aimerais savoir s’il n’y aurait pas d’inconvénient de votre part. L’âge n’est pas un obstacle pour ce genre de voyage. Il y a 4 ans j’ai fait inviter officiellement le Doyen de la Faculté de Lettres de l’Université où il dictait des cours à la Chaire de Lettres Hispano-américaines. C’est un Monseigneur qui a presque votre âge, de plus il avait été gazé durant la guerre de 14. Maintenant à Paris, il m’a dit que jamais il ne s’était senti si bien sous ce beau climat équatorien. J’attends que vous me donniez votre avis sur ce projet.

Suite à cette démarche que j’ai déjà bien mûrie j’en ferai une autre, non moins importante. Il n’est pas possible qu’à l’âge de 77 ans Vous deviez encore travailler… L’Equateur a une dette envers vous. J’essayerai qu’on vous la paye. Avec la démarche pour votre voyage en Equateur je vais faire des démarches auprès du Maire d’Ambato et des amis de Quito pour que le Gouvernement Equatorien vous garantisse, en tant qu’illustre descendant de Montalvo, une pension à vie… Je suis absolument certain que nos deux projets seront couronnés de succès et, désormais, je me réjouis de pouvoir servir ainsi la gloire de notre plus grand écrivain.

Je peux vous assurer que la plaque du 26 rue Cardinet est maintenant en parfait état; très propre et solidement maintenue. De même, chaque année, pour le 10 août, notre Fête Nationale, avec un groupe d´équatoriens nous nous rendons Place Champerret pour y déposer des fleurs devant le buste de Montalvo.

Vous pouvez vous imaginer combien m’intéresse vos souvenirs, ainsi que ceux que vous avez conservés. Pour cette raison, j’aimerais que vous m’écriviez longuement… J’aimerais vous posez tant de questions que je ne sais pas par laquelle commencer. Si dans la prochaine lettre vous pouviez me donner des nouvelles au sujet de votre chère Mère, j’en serais ravi. Lieu et date de naissance, détails sur sa vie, jusqu’à son décès. Je suppose que vous devez garder des photos d’elle. Je voudrais réunir tout ce qui concerne tant vous-même que votre épouse ainsi que tous les membres de la famille. Aussi, en ce qui concerne Montalvo, veuillez me fournir tous ces renseignements même si cela paraît insignifiant. Je ne le demande pas pour moi. Ce sera pour mon pays. Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les faits historiques, littéraires qui me seront utiles pour l’étude que j’écrirai certainement avec tout cela.

J’attends de vos nouvelles avec grande impatience. Veuillez présenter mes salutations distingués à votre chère épouse et pour Vous mes sentiments les plus chaleureux, en espérant vous compter parmi nous.

s) Docteur A. Darío Lara
Secrétaire de l’Ambassade de l’Equateur


LETTRE N° 6

Cannes, le 28 Noviembre 1963


Jean CONTOUX
Villa Elvina
134, Bd de la République
CANNES

Monsieur Dr. A. Darío Lara
Ambassade de l’Equateur
34, Avenue de Messine
PARIS

Cher Monsieur et Ami,

Je devais vous envoyer mardi la note ci-jointe concernant ma mère mais ce jour-là, en rentrant pour déjeuner, j’ai trouvé votre lettre du 23 courant à laquelle j’ai voulu répondre en même temps.

Je m’en rapporte entièrement à vous pour faire aboutir les deux projets que vous avez conçus. J’ai été heureux de savoir que vous envisagez avec optimisme le résultat de vos démarches. Je souhaite vivement, inutile de l’ajouter, qu’il soit favorable et ne se fasse pas trop attendre…

Je voulais vous adresser également l’espèce de «curriculum vitae» que j’avais joint aux documents communiqués à Don VELASCO IBARRA et dont celui-ci m’a fait retour. Mais cette note ne m’est pas parvenue. Il faut donc que je la reconstitue, un peu plus détaillé, ce que j’ai commencé de faire. A dire vrai, ce sont presque des mémoires que vous paraissez désirer! J’espère vous donner satisfaction prochainement mais, vous le savez, je dispose de peu de temps pour des travaux personnels et manque de courage pour écrire le soir.

Je pense pouvoir y joindre une note relative à la vie de mon père à Paris, d’après ce que ma mère m’en a appris dans ma jeunesse.

Je ne suis pas encore en mesure de vous donner des précisions au sujet du voyage à Paris. J’arrêterai de travailler le Samedi 21 Décembre au soir et jusqu’au 2 Janvier. Nous pourrions donc partir de Cannes le Dimanche 22 Décembre au soir, par le train de nuit, pour arriver à Paris le Lundi matin. Mais je serai sans doute obligé d’attendre, pour prendre les billets et louer les places, la réception du premier de mes trimestres de retraites, c’est-à-dire le 19 ou le 20 Décembre. En effet, le voyage, aller et retour pour nous deux, coûter 46.300 anciens francs et en fin de trimestre notre trésorerie est toujours en baisse.

A bientôt d’autres nouvelles et en attendant, croyez-moi bien amicalement votre.

s) Contoux Jean


Annexe à la lettre N° 6

Ma mère, Augustine, Catherine CONTOUX, née le 17 Octobre 1858, à Garnat (Allier), est décédée le 5 janvier 1949, à Paris, chez moi, 104, Rue du Faubourg Poissonnière. Elle était donc dans sa 91ème année. Ses obsèques furent célébrées en l’église Saint-Vincent-de-Paul et l’inhumation eut lieu au cimetière de Pantin.

Elle ne mourut pas de maladie à proprement parler. Elle en avait assez de l’existence et ne voulait plus vivre. Elle avait subi trois guerres: 1870/71, avec le siège de Paris et la Commune; celle de 1914/1918 durant laquelle j’avais été mobilisé; celle de 1939/1945 avec l’exode durant lequel la voiture où elle se trouvait avec ma femme avait été bombardée sur la route. Elle en craignait une quatrième.

Comme beaucoup de vieillards, elle n’avait pu s’adapter aux conditions nouvelles de la vie d’après guerre et, surtout, à l’augmentation constante des prix.

Durant son dernier mois elle s’alimentait à peine, mais ne s’alita que quatre jours, atteinte de congestion pulmonaire. Sa fin fut cependant douce, grâce à notre médecin. Elle n’eut pas d’agonie et cessa simplement de respirer.

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Après la mort de mon père elle avait dû, très vite, se mettre à travailler de son ancien métier de couturière, souvent péniblement, car à cette époque, il n’y avait pas d’avantages sociaux. Elle put cependant, non sans difficulté, me permettre de poursuivre mes études, aidée de temps à autre, jusque vers ma quinzième ou seizième année, par des Equatoriens de Paris: M. Victor Manuel RENDON; MM. SEMINARIO Frères, banquiers; M. Carlos WINTER, consul général à Paris en 1900; M. Angel Miguel CARBO, son successeur; et, lorsqu’il venait en France, M. Agustin YEROVI, qui avait été, je crois Ministre des Affaires Etrangères de l’Equateur.

Dès que le journalisme me procura des gains je l’aidai. Plus tard, après mon mariage, je continuai à le faire dans la mesure du possible. Ce n’est qu’en 1927 que, très fatiguée, elle consentit à venir vivre à mon foyer où elle se rendit toujours utile.

Jusqu’aux derniers jours sa vue lui permit de lire, écrire et coudre sans lunettes.

Sa mémoire était restée excellente. Elle avait gardé le souvenir très vivace des années passées avec mon père mais n’aimait pas en parler.


LETTRE N° 8

Vendredi, 13 Décembre 1963
(jour de chance)

Villa Elvina
134, Bd de la République
CANNES

Bien cher Monsieur et Ami,

Voici les deux notes annoncées par ma lettre d’avant-hier.

A la réflexion, j’ai pensé qu’il convenait de vous faire connaître, pour votre édification personnelle, et bien que ce me soit pénible, la principale des raisons pour lesquelles ma mère ne voulait plus entendre parler du passé.

Celle concernant mon père vous paraîtra sans doute un peu brève. J’étais trop jeune lors de son décès pour en avoir gardé beaucoup de souvenirs personnels, surtout depuis si longtemps. Peut-être, lorsque nous nous rencontrerons, pourrai-je vous en dire plus au cours de conversations.

J’espère que ces notes vous intéresseront et vous prie d’accepter les assurances de mes sentiments amicaux.

s) Contoux Jean

Ses habitudes étaient régulières.

Presque chaque matin -c’était sa promenade- il descendait à pied de la Plaine Monceau, d’abord de la rue de Nève, puis de la rue Cardinet, jusqu’au Boulevard des Italiens afin de faire cirer ses chaussures passage de l’Opéra (aujourd’hui disparu). Il ne voulait pas que cette besogne soit faite à la maison, même par la bonne.

Grand amateur de café, comme beaucoup d’hommes de lettres, il allait s’approvisionner lui-même à la maison Patin, rue Tronchet, et le mélange qu’il choisissait était grillé para ma mère, à la maison.


COMPLEMENT A LA NOTE DEJA ENVOYEE

Vers 1902 ou 1903 ma mère fut avisée qu’un neveu de mon père, César Montalvo, je crois avait été chargé de venir à Paris lui remettre le produit de la vente -ou du bénéfice- de l’ouvrage publié par M. YEROVI «Essai biographique de Juan MONTALVO».

Si ma mémoire est bonne, il s’agissait d’environ 15.000 francs. C’était une somme considérable pour l’époque puisque le salaire journalier du Français moyen était alors de 5 francs au maximum. Elle aurait permis à ma mère d’avoir quelques années de tranquillité et de meilleures conditions de vie.

Malheureusement, elle ne reçut jamais cette somme. Le messager l’ayant perdue au jeu s’était suicidé dans un hôtel très modeste de la Rue du Faubourg Montmartre, à Paris.

C’est à partir de cette déconvenue que ma mère ne voulut plus parler, ni entendre parler du passé et s’abstint de demander quoi que ce soit, à qui que ce soit, même pour me permettre de poursuivre mes études.

Et ce fut sans plaisir qu’elle reçut la visite de M. OLMEDO ALFARO, fils du général ELOY ALFARO qui avait été, paraît-il, l’ami et le collaborateur de mon père dans sa lutte contre la dictature de GARCIA MORENO.

M. OLMEDO ALFARO était, à titre étranger, à l’école Militaire de Saint-Cyr. Lorsqu’il en sortit avec le grade de sous-lieutenant il servit, pendant un ou deux ans, au bataillon de chasseurs à pied en garnison au Fort de Vincennes. Il habitait en face du fort et j’allais le voir à peu près chaque Dimanche matin, contre le gré de ma mère.

Après son départ de France nous n’eûmes plus de rapports avec aucun Equatorien, même à titre privé.


LETTRE N° 13


Cannes, le 27 janvier 1964
Jean CONTOUX Villa Elvina
134, Bd de la République

Monsieur A. DARIO LARA
Ambassade de l’Equateur
34, Avenue de Messine
PARIS

Mon Cher Ami,

Voici les photos dédicacées. J’espère que mon espagnol incertain n’est pas ridicule et je pense avoir répondu à votre désir en signant Jean CONTOUX MONTALVO.

J’ai, de moi, des photos bien meilleures mais plus anciennes. Je vous en porterai et vous verrez si vous voulez les utiliser (9).

Voici, également, une note susceptible de compléter votre documentation. En remuant de vieux papiers j’ai trouvé quelques lignes de mère relatives à la maladie et au décès de mon père. Je les ai mises au propre à votre intention (10).

Cela dit, je vais répondre à votre lettre du 16 que je crois avoir bien comprise.

Il est naturel que certains Equatoriens soient surpris d’apprendre que Juan Montalvo a laissé en France un fils qui vit encore et dont ils n’avaient jamais entendu parler. Mais, vous n’en doutez pas et je vous en remercie, ma filiation n’est pas contestable. Les documents que j’avais communiqués à Don Velasco Ibarra et que je vous porterai, suffisent à l’établir. D’ailleurs, si MM. Agustin YEROVI, Victor Manuel RENDON, Carlos WINTER, consul général à Paris, Angel Miguel CARBO, son successeur à ce poste, SEMINARIO FRERES, puis plus tard Olmedo ALFARO se sont intéressés à moi ce fut, évidemment, qu’ils en étaient certains (11).

Si je ne porte pas à l’état-civil, le nom de mon père c’est uniquement, et je n’en ai pas honte, parce que celui-ci n’avait pu régulariser sa situation avec ma mère.

Je ne vois pas d’inconvénient, bien au contraire, j’en serais fier, à m’appeler pour l’Equateur, Juan MONTALVO Fils. Mais je ne veux pas que cela puisse provoquer des difficultés avec la famille de mon père qui n’est peut-être pas encore éteinte. En effet, il y a quelques années, avant que je me décide à écrire à votre Président, un M. MONTALVO et sa femme ont fait un séjour à Cannes, à l’Hôtel Martinez. J’avais, en l’apprenant par le journal, songé à l’aller voir mais j’y renonçai ne voulant pas courir le risque d’être mal accueillit ou pris par un imposteur.

Bien sûr, je serais très heureux, je crois vous l’avoir déjà dit, de connaître l’Equateur et particulièrement Ambato ou la «Casa de Montalvo» doit être une sorte de musée ou un Centre Culturel. Quant à envisager un jour d’aller y finir mes jours, avec ma femme, tranquillement et à l’abri des soucis matériels, nous n’en sommes pas encore là, je pense.

A nos âges, ce serait d’ailleurs une grande aventure qui nous poserait beaucoup de problèmes. D’abord sur le plan santé: ma femme pourrait-elle s’acclimater sans danger? N’oubliez pas qu’elle a le cœur très fatigué. Egalement sur le plan financier. Je ne peux, en effet, courir le risque de perdre mes pensions de retraite qui seront ma seule ressource lorsque je cesserai de travailler. Continueraient-elles à m’être servies en Equateur et leur montant pourrait-il être transféré sans difficulté?

Tout cela, vous en conviendrez, mérite mûre réflexion. Il me paraît donc préférable d’attendre que nous en causions lorsque je serai à Paris, ce qui ne tardera plus.

J’ai, en effet, achevé tous les travaux dont je devais m’acquitter ce mois-ci et nous envisageons de faire le déplacement vers le milieu de Février –à condition, bien entendu, que la température soir suffisamment clémente car ma femme n’est pas encore complètement rétablie de sa bronchite.

J’aimerais donc savoir si l’invitation que vous m’avez transmise de la part de M. le Chargé d’Affaires, au début de nos relations, est toujours valable. Ayez l’obligeance de me fixer à ce sujet.

Je n’ai pas encore terminé le curriculum vitae que je vous ai promis, car je dispose de peu de temps. Peut-être pourrai-je vous l’envoyer sans attendre le voyage.

En attendant, croyez, Cher Ami, aux meilleurs sentiments de votre

s) Contoux Jean

A L’ATTENTION DE M. DARIO LARA

Ce fut à la suite d’un refroidissement contracte en revenant de sa promenade matinale sous une pluie torrentielle que mon père ressentit les premières atteintes de l’affection qui devait l’emporter: de la fièvre et des douleurs intercostales.

Après un mois, le Docteur Léon LABBE qui le soignait, inquiet de ne pas constater d’amélioration, provoqua une consultation avec des confrères qui estimèrent que cette fièvre était d’origine nerveuse et les douleurs de simples névralgies.

Le Docteur LABBE pensant, au contraire, qu’il devait s’agir d’un épanchement pleural procéda le lendemain à la ponction d’un litre de liquide qui, à l’examen, se révéla de nature séreuse.

Quelques jours plus tard, les douleurs ayant repris plus intenses une nouvelle consultation de médecins conclut à la nécessité urgente d’une intervention chirurgicale.

Mon père fut donc transporté à la Maison Dubois (une clinique privée), rue du Faubourg Saint-Martin, où l’opération fur pratiquée, avec l’assistance du Dr. LABBE, par le Professeur CONSTANTIN PAUL (12), une sommité de l’époque.

Mon père s’étant formellement refusé à être anesthésié, cette opération, consistant à enlever des côtes de la région dorsale pour pouvoir aspirer le liquide purulent, fut horriblement cruelle. Elle dura une heure durant laquelle mon père n’exhala aucune plainte.

Mais cette douloureuse épreuve était inutile, le germe purulent s’étant répandu dans tout l’organisme. Lorsqu’il s’en rendit compte, mon père exigea d’être ramené à la maison, 26, rue Cardinet, pour y mourir près de nous. Deux jours après, le 17 Janvier 1889, il demanda à être revêtu de son habit et c’est ainsi qu’il attendit la fin.

Il avait exprimé le souhait d’être inhumé au Cimetière Montmartre qu’il affectionnait particulièrement, sans doute parce que des écrivains célèbres y reposent. Mais ses amis sud-américains estimèrent que les restes des grands hommes appartiennent à leur patrie. Ils firent donc transporter sa dépouille mortelle en Equateur où le Cimetière Catholique de Guayaquil la reçu en dépôt.

Ma mère et moi n’eûmes donc pas la consolation de pouvoir aller nous recueillir sur sa tombe.


LETTRE Nº 37

Cannes, le 29 Septembre 1964
Villa Elvina
134 bd. De la République

Cher Ami,

Sans doute avez-vous beaucoup de travail mais je pensais que vous pourriez tout de même trouver le temps de traduire et de m’envoyer, afin que je l’expédie, la lettre dont je vous ai soumis le projet. A moins qu’elle n’est pas votre approbation. Dans ce cas n’hésitez pas à me le dire, je n’ai pas d’amour-propre, mais retournez-moi le manuscrit que je serai content de conserver dans mes archives.

Je suis en train de mettre au point dans ma tête, avant de le coucher sur le papier, un projet dont je suis certain qu’il est de nature à vous intéresser personnellement. Je précise, tout de suite, qu’il ne me concernera en rien, sinon pour aider éventuellement à sa réalisation. Je vous l’exposerai de façon détaillée dans une prochaine lettre.

D’autre part, afin d’occuper mes loisirs forcés, j’ai relu les notes biographiques que je vous ai fournies et me suis aperçu qu’elles sont incomplètes en ce qui concerne certaines de mes activités extraprofessionnelles, si je puis dire. Je vais donc remédier à cette lacune et vous adresserai une note complémentaire, ne fut-ce que pour être jointe à votre documentation me concernant.

Je suppose que, comme moi, vous n’avez pas de nouvelles de M. Larrea. Si je dois réellement effectuer le voyage prévu j’aimerais, vous le comprendrez, connaître le plus rapidement possible -car j’aurai des dispositions à prendre à l’avance- l’époque envisagée, probablement fin novembre, début décembre, dont vous m’aviez parlé. Je compte sur votre amabilité pour me tenir au courant de ce que vous apprendrez à ce sujet.

Mon état s’améliore lentement, trop lentement à mon gré. Je m’alimente à peu près normalement, sauf au repas du soir, mais sans grand appétit. J’ai revu Dimanche notre médecin habituel et il faut maintenant que je fasse faire une numération globulaire pour rechercher si je n’ai pas un gros déficit de globules rouges et diverses analyses, notamment pour le taux d’urée. Après quoi je devrai aller consulter un spécialiste pour la prostate dont le mauvais fonctionnement peut influer sur celui du foie. Comme vous le voyez je ne suis pas au terme de mes ennuis.

Faites-moi l’amitié de m’écrire très bientôt et, en attendant, croyez, Cher Ami, à mes sentiments les meilleurs.

s) Contoux Jean

Soyez, je vous prie, mon interprète auprès de Madame Lara et rappeler-moi à son bon souvenir.

Annexe à la lettre Nº 37

Je suis né le 17 Octobre 1886, à Paris. Après avoir fait de bonnes études, en qualité de boursier de la Ville de Paris, au Collège Rollin, je souhaitais devenir avocat. Ma mère ne pouvant subvenir aux frais entraînés par une aussi longue préparation, je dus y renoncer et, dès l’âge de 18 ans, je devins journaliste.

Je n’ai pas eu d’autre profession et l’ai exercée, honorablement, pendant plus de trente ans. Elle me permit, lors de l’affaire Stavisky, en 1934, d’obtenir de mes confrères des grands quotidiens de Paris qu’ils n’insistent pas sur le rôle de M. DORN Y DE ALSUA qui s’y trouvait compromis. Je me souvenais, en effet, qu’il avait fréquenté la maison de mon père et m’avait fait sauter sur ses genoux.

J’aurai 74 ans dans quelques semaines. Mon épouse en aura 77. C’est en raison de son état de santé que nous sommes venus nous installer à Cannes en 1953. Nous n’avons pas d’autres ressources que ses deux pensions de retraite, l’une de la Sécurité Sociale, l’autre des Cadres de la Presse. En raison de la cherté de la vie, principalement des loyers, elles deviennent de plus en plus insuffisantes et nous sommes menacés de vivre nos dernières années dans une grande gêne, sinon dans la misère.

C’est pourquoi je me résigne, ce que je n’avais fait, à solliciter du gouvernement équatorien une aide financière, soit sous forme d’une modeste pension, soit sous forme d’un capital, versé une fois pour toutes.

C’est à mon domicile, 26, Rue Cardinet, à Paris, que mon père mourut d’une pleurésie purulente, après de longues souffrances et deux interventions chirurgicales pratiquées par le Professeur Léon LABBE. Ses obsèques furent célébrées en l’église Saint-François-de-Sales, où la dépouille mortelle resta déposée en attendant d’être transportée au Cimetière Catholique de Guayaquil; bien qu’il eût manifesté le désir de reposer à Paris, au Cimetière Montmartre.

Pendant longtemps ses amis et les personnalités équatoriennes résidant à Paris ou de passage vinrent en aide à ma mère. M.V.M RENDON, Ministre Plénipotentiaire et envoyé extraordinaire en France, M. CARLOS WINTER, consul général; son successeur, M. ANGEL MIGUEL CARBO; MM. SEMINARIO FRERES, Banquiers me recevaient régulièrement et me remettaient pour ma mère de petites sommes afin de participer aux frais de mes études et de mon entretien. Il en était de même de M. AUGUSTIN L YEROVI, à chacun de ses voyages en France.

Plus tard, je vis aussi fréquemment, après qu’il eût rendu visite à ma mère, M. OLMEDO ALFARO, fils du Général ELOY ALFARO. Il était alors élève-officier, à titre étranger, à l’Ecole Militaire de Saint-Cyr et servit ensuite, comme sous-lieutenant à la suite, au bataillon de chasseurs à pied en garnison de Vincennes.

Je suis obligé d'ajouter à ces notes, bien à contre-coeur, que la somme de dix ou douze mille francs (d'alors) que devait produire la publication de manuscrits laissés par mon père et annoncés par M. YEROVI et M. FRANCISCO MONTALVO, ne fut jamais remise à ma mère. M. CESAR MONTALVO, qui avait été chargé de cette mission s'étant suicidé dans un hôtel de la Rue du Faubourg Montmartre, à Paris, après, parait-il de lourdes pertes au jeu.

Je pense qu'il n'est pas nécessaire de donner davantage de détails sur cette période de ma vie. J'ajouterai seulement que je suis toujours en possession de la photographie de mon père, ainsi que de plusieurs exemplaires de ses ouvrages.

Les documents joints à cette note établissant, sans conteste, ma filiation paternelle. Je me plais donc à espérer qu'il sera possible au Gouvernement Equatorien de répondre favorablement à ma requête.

Cannes, le 26 Août 1960

Jean CONTOUX
Villa Elvina
134, Boulevard de la République

Ma vie et ma carrière de journaliste n'ont rien d'exceptionnel.

Mes études, comme celles de tous les enfants, commencèrent à l'école primaire où j'appris sans peine ce que l'on m'enseigna.

C'est là que s'éveille, sans doute, ma vocation pour la profession de journaliste. A dix ans, en effet, je rédigeais chaque semaine, à la plume, un journal de l'école illustré par un camarade doué pour le dessin caricatural. La lecture de ce journal -une feuille recto-verso qui n'avait qu'un seul exemplaire- coûtait 5 plumes neuves ou un sou. Il ne dépassait guère le cadre de ma classe car il était confisqué dès qu'il arrivait dans une autre.

Dans cette même classe je fondai, avec l'approbation du Directeur de l'Ecole et de l'Inspecteur d'Académie, la toute première Ligue Antialcoolique, qui n'eut qu'une existence éphémère car elle ne recrutait comme adhérents que des écoliers et disparut lorsque je quittai l'école.

L'année du certificat d'études j'obtins le premier prix à un concours de composition française organisé par la Ville de Paris entre les meilleurs élèves de la même classe de toutes les écoles.

A onze ans je commençai les études secondaires au Collège Rollin, comme boursier de la Ville de Paris. Au concours d'admission j'avais obtenu deux bourses de demi-pension l'une pour le Collège Chaptal, l'autre pour le Collège Rollin que ma mère choisit parce qu'il était moins éloigné de notre domicile. Je ne profitai de la demi-pension que pendant une semaine, la nourriture étant insuffisante et exécrable.

Je fus un bon élève moyen et réussit sans difficulté les épreuves du baccalauréat.

Je m'inscrivis ensuite à la Faculté de Droit pour préparer la licence, car j'aurais aimé être avocat, mais je dus y renoncer ma mère n'ayant pas la possibilité de me laisser sans activité rémunératrice pendant plusieurs années encore pour attendre ensuite une clientèle aléatoire.

Je m'orientai donc vers le journalisme et réussit, je ne sais trop comment, à me faire accepter à la rédaction du vieux quotidien sportif "LE VELO", où j'appris les rudiments du métier.

Après une année environ, durant laquelle j'avais effectué de multiples reportages, sans être spécialisé dans un sport quelconque, j'assumai, seul, la rubrique sportive (un grand feuilleton journalier) du quotidien "LE SOIR", dont le rédacteur en chef était un jeune avocat qui devait faire une assez brillante carrière politique, stoppée par l'affaire Stavinsky, ALBERT DALIMIER. Mes fonctions me firent connaître quelques célébrités de l'époque: Albert Lajeunesse, Audibert, les redoutables escrimeurs et duellistes Laberdesque, Rodolphe Darzens, rédacteur au "JOURNAL" et qui fut plus tard le premier Directeur du Théâtre des Arts, Rouzier-Dorcièrez.

Ajourné, puis exempté du service militaire pour myocardite chronique j'atteignis ma majorité et commençai à m'intéresser à la politique. A dire vrai, je m'y intéressais depuis longtemps car lorsque j'étais au Collège, puis à la Faculté, l'agitation antisémite battait son plein à Paris et la jeunesse des Ecoles y participait activement.

En 1908, habitant la banlieue de Paris et y ayant noué des relations je créai un Comité local de l'Action Libertaire Populaire dont le programme correspondait à mes idées. C'était un grand parti dont les dirigeants étaient M. Jacques Piou et le compte Albert de Mun et qui avait une très importante représentation parlementaire. Par la suite je devins membre de son Comité Directeur.

Puis je fondai un journal hebdomadaire, politique bien entendu, qui vécut tant bien que mal, plutôt mal que bien, jusqu'à la déclaration de guerre de 1914. Je gagnais bien ma vie en collaborant à plusieurs journaux de province ainsi qu'à la page parisienne du quotidien "Le Journal".

Mobilisé, affecté au service militaire, je fis la guerre sans grands risques et sans gloire. Je fus démobilisé en 1919 avec le grade de sous-lieutenant et en qualité de chef de secteur-adjoint de la Reconstitution Industrielle pour le département du Pas-de-Calais.

Je restai cependant à Arras, un de mes confrères et ami, élu député, m’ayant confié la rédaction en chef de son journal.

A la fin de 1921, fatigué du climat et de vivre dans les ruines, je démissionnai et vins à Cannes, que je connaissais, sans savoir ce que je pourrais y faire. J’eus la chance dès mon arrivée d’être engagé comme rédacteur en chef d’un important journal régional, «Le Littoral», mais n’y ayant aucun avenir je regagnai Paris à la fin de 1922.

Grâce à une recommandation amicale, j’entrai aussitôt au grand hebdomadaire féminin «EVE», d’abord comme secrétaire de rédaction puis, quelques mois plus tard, j’en devins rédacteur en chef, fonction que j’assumai pendant quatre ans. Elle me permît de connaître à peu près tous ceux qui étaient déjà notoires, sinon célèbres, dans le monde littéraire, artistique, théâtral et dont beaucoup devinrent des amis.

Fin 1926 je remis ma démission pour suivre le directeur-fondateur qui créait de nouveaux périodiques: «MINERVA», autre journal féminin à grand tirage; «LE MUSCLE», journal à la fois sportif et de monde du travail, dont je fus le rédacteur en chef, et qui me procura l’occasion de reprendre contact avec les milieux sportifs qui avaient vu mes premiers pas de journaliste.

Ces deux publications disparurent peu après les élections législatives de 1928, en même temps que l’organisation appelée «Le Redressement Français», qui les subventionnait.


NOTES:

(1) Darío Lara Juan Montalvo en París. Introducción, tomo 1. Subsecretaría de Ambato Ilustre Municipio de Ambato; 1981, pág. XI. Oswaldo Barrera.

(2) En préparant l’édition de mon livre Este otro Montalvo j’ai ajouté les lettres numéros: 40, 41 et 42 de l’épouse de Jean Contoux puisqu’elles font partie de cette correspondance ainsi que les quatre dernières.

(3) Rappelons que mon Père, dans son œuvre Juan Montalvo en París, en deux tomes, avait déjà traduit plusieurs passages de ces 72 lettres.

(4) Il s’agit surtout des publications suivantes: Montalvo y Lida en Niza et Cuadernos de Apuntes, tomes un et deux. Dans la première il y a quelques erreurs de traduction et dans la seconde les fautes sont si graves qu’une réédition serait nécessaire.

(5) Le Chargé d’Affaires de l’Ambassade de l’Equateur à Paris était le docteur Luis Enrique Jaramillo qui accepta généreusement d’inviter à Paris le fils de Juan Montalvo ainsi que son épouse en prenant en charge tous les frais de cette dernière. Voir: Juan Montalvo en París, tome 1; pp. 71 à 75.

(6) Qu’il comprenait parfaitement l’espagnol c’est indéniable puisque le docteur Lara écrivait généralement à Jean Contoux dans cette langue.

(7) Il s’agit de la mère de Gonzalo Zaldumbide, Madame Rosario Gómez de la Torre, épouse du poète Julio Zaldumbide (1833-1881) qui nous le savons bien était très ami de Juan Montalvo. La lettre de condoléance de J. Montalvo, peu après décès de Julio Zaldumbide, est signée le 20/9/1881.

(8) Idem note 1, tome 1; pp. 49 à 50.

(9) En effet, parmi les nombreuses photos des membres de la famille que Jean Contoux a données au docteur Lara, nous en soulignerons tout spécialement deux: une enfant lors de sa première Communion et l’autre en uniforme durant son service militaire. Ceux qui ont vu ces photos, particulièrement la seconde, ont été surpris des ressemblances physiques évoquant son père Juan Montalvo.

(10) Quelle meilleure preuve qu’aussi bien Augustine Contoux que Jean ont veillé à conserver la mémoire de Juan Montalvo.

(11) Ce paragraphe de la correspondance de Jean Contoux est très important car il vient démentir ceux qui on exprimé leur doute au sujet de sa filiation. Et c’est avec une singulière délicatesse qu’il évoque leur relation qu’ils n’ont pu régulariser à l’Etat civil.

(12) Dans le chapitre IV, tome 1, de la Filosofía de Montalvo, le docteur Roberto Agramonte donne de nombreux détails sur le chirurgien docteur Paul Constantin qui est né et mort à Paris (1833-1896). En son temps ce fut une éminence, chirurgien, médecin des hôpitaux de Paris il a écrit plusieurs œuvres qui ont fait sa renommée et l’ont fait élire à l’Académie de Médecine en 1880. Le docteur Labbé recommanda ce chirurgien pour opérer Juan Montalvo.


AUTRES ÉTUDES SUR CE SUJET:

JUAN MONTALVO EN FRANCIA (ACTAS DEL COLOQUIO DE BESANCON)"; págs. 190-206

Hommage à Juan Montalvo, l’historique d’une action diplomatique

Voir la section «cultura» et tous les articles et livres sur Juan Montalvo

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