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sábado, 12 de febrero de 2011

Vers un affinement de la séquence chronologique Mayo-Chinchipe: résultats de la saison de fouilles 2010 à Santa Ana La Florida (canton Palanda)


Par Catherine Lara*

INTRODUCTION

Le site archéologique Santa Ana La Florida (canton Palanda, province de Zamora Chinchipe) a été découvert il y a huit ans par des chercheurs de l'IRD (Institut de Recherche pour le Développement -France), sous la direction de Francisco Valdez. Dès lors, l'étude du site -effectuée par l'IRD dans le cadre d'un accord d'assistance technique avec l'Institut National du Patrimoine Culturel de l'Équateur (INPC)-, n'a cessé de révéler des trouvailles chaque fois plus surprenantes pour l'archéologie amazonienne et du monde andin en général.

En effet, perçue comme un milieu hostile depuis l'arrivée des colonisateurs européens, l'Amazonie a été reléguée à un second plan du point de vue politique et social (Taylor, 1988), et considérée comme un espace ayant été peuplé tardivement par des groupes caractérisés par des manifestations culturelles mineures (Meggers, 1966). À partir des années 60, les recherches menées par Lathrap (1970) dans l'Amazonie septentrionale du Pérou ont commencé à remettre cette vision radicalement en question. Des découvertes postérieures ont contribué à soutenir l'hypothèse de Lathrap. C'est le cas du site Santa Ana-La Florida: avec des dates situées vers 2 500 avant Jésus-Christ, ce site a été associé à la culture Mayo Chinchipe, dont il reflète le haut niveau de développement culturel de la façon la plus éloquente.

Santa Ana La Florida consiste effectivement en un complexe architectural en pierre, organisé, caractérisé par une nécropole, un secteur réservé aux espaces domestiques, une grande place circulaire et un possible espace cérémoniel. La complexité structurelle de ce centre révèle la présence d'une organisation politique capable de l'ériger (Lippi, 1998; Renfew et Bahn, 1996). Cette complexité se reflète dans les contextes funéraires trouvés dans la nécropole, où des objets en céramique, des bols en pierre ainsi que des perles en turquoise d'un étonnement raffinement technologique et esthétique ont été mis au jour. Des traces d'activités agricoles ainsi que d'échanges commerciaux à longue distance avec les cultures du Littoral équatorien et du Nord de l'actuel territoire du Pérou ont également été identifiées, ce qui achève de confirmer le niveau de perfectionnement politique, technologique, économique et idéologique atteint par les Mayo Chinchipe (voir Valdez 2008ª, 2008b, 2009, 2010 et Valdez et al. 2005). Par ailleurs, ce fleurissement culturel a eu lieu dans un milieu écologique très particulier: la haute Amazonie, et plus précisément l’étage climatique connu sous le nom de "forêt tropicale très humide" (Valdez, 2010), un milieu jusqu'à un certain point hostile, mais aussi immensément riche en ressources naturelles.

Les résultats de l'étude qui sera présentée ci-dessous sont le fruit du travail commun entre l'équipe de l'IRD et une "sous-traitance" scientifique engagée par l'INPC en 2010. Elle constitue donc une nouvelle étape dans la collaboration entre l'IRD et l'INPC dans le cadre des recherches en cours sur le site Santa Ana-La Florida. Cette première participation de l'INPC dans les fouilles de Santa Ana-La Florida a eu pour objet l'investigation de l'axe nord-est du site, dans l’intention générale d’aboutir à une meilleure compréhension des moeurs de cette manifestation culturelle amazonienne on ne peut plus exceptionnelle. En effet, depuis la découverte du gisement, et dû à sa complexité architecturale, ses compososantes structurales n'ont pu être étudiées que dans une proportion relativement faible en comparaison avec ce qui reste encore à être découvert. L'axe nord-est du site fait -ou faisait- partie des zones inconnues à ce niveau-là.

La très brève synthèse des résultats obtenus qui suit consistera donc en une présentation des composantes architecturales découvertes et de l'analyse des artéfacts trouvés en association aux structures fouillées, qui, en dernier lieu, serviront de base à une réflexion chronologique et fonctionnelle sur l'espace intervenu et le gisement en général.


Vue du secteur nord-est de la surface intervenue avant le début des fouilles


Vue du secteur nord-est de la surface intervenue après les fouilles

Matériel culturel: architecture et céramique

Au total, la zone fouillée et toiturée au cours de la dernière saison a atteint une surface de 1 053 mètres carrés environ. La stratigraphie du secteur présente globalement trois niveaux: une couche organique en surface, une strate de transition marron foncé et enfin, une couche jaunâtre. Des espaces associés à des activités de combustion, des phénomènes d'éboulements et de ruissellement ont également été identifiés. Contre toute attente, les principaux éléments architecturaux mis en évidence ont révélé une superposition chronologique entre les époques bracamoro (associée à la céramique dite "corrugada"), Tacana et Palanda (ces deux dernières phases étant quant à elle associées au complexe culturel Mayo Chinchipe).

Utilisé pour la première fois en Équateur par Meggers dans la description d'un trait stylistique identifié dans la céramique Valdivia (Valdez, 2009), le terme "corrugado" est ensuite parvenu à caractériser un horizon associé à la Période d'Intégration amazonienne, ou il aurait débuté plus concrètement vers les VIème et VIIème siècles de notre ère (de Saulieu et Rampón Z., 2006). Guffroy (2006) associe l'horizon corrugado à la famille lingüistique Jivaro-Candoa; à Santa Ana La Florida, il est plus concrètement attribué à un groupe ethnique historiquement connu sous le nom de "Bracamoro". Dans l'Amazonie méridionale de l'Équateur, la céramique corrugada se caractérise par son aspect rustique, raison pour laquelle elle est souvent associée à une production domestique (de Saulieu et Rampón Z.; Valdez, 2009). Son trait décoratif le plus représentatif consiste en une série de colombins intentionnellement mis en évidence près du bord des récipients (de Saulieu, 2006), et/ou au niveau du col et de la gorge de ces-derniers (idem; Valdez, 2009).

L'architecture bracamoro exposée à Santa Ana La Florida au cours de la dernière saison de fouilles -et associée à la strate organique superficielle- consiste principalement en huit accumulations de pierres, disperses et aux dimensions diverses. Malheureusement, le vaste lapse chronologique concerné par l'occupation bracamoro du site et l'absence de contextes datables pour cette étape n'ont pas permis cette fois-ci de définir des séquences chronologiques et/ou fonctionnelles précises par rapport au matériel récupéré lors des fouilles. Cependant, une analyse statistique préliminaire associée à une brève synthèse ethnographique et bibliographique a permis de suggérer l'existence possible de surfaces d'activités collectives et domestiques dans le secteur.


Base de poterie corrugada (V 14 [16; 21]; 2.14 m sous BM)

En ce qui concerne les phases Tacana et Palanda, d'après les études disponibles jusqu'ici, l'hypothèse la plus acceptée est que la phase Palanda (située vers 2 500 ans avant Jésus Christ) précède la phase Tacana (datée aux alentours de 280 avant Jésus-Christ). Étant pour le moment exclusives au bassin hydrographique du Chinchipe, ces deux phases ont été établies par l'équipe de recherche de l'IRD suite aux fouilles et prospections successives menées dans la région. Par conséquent, les travaux de la mission archéologique de l'IRD sont pour l'instant les seuls qui existent au sujet de cette céramique. D'un point de vue stratigraphique, les fragments de la phase Palanda se trouvent la plupart du temps dans la strate jaunâtre, tandis que les tessons Tacana apparaissent le plus souvent dans la couche de transition. Malgré des similitudes au niveau de la pâte et de la morphologie des pièces, les phases Tacana et Palanda se différencient au niveau des techniques de finition et de décorations. En ce qui concerne la décoration, la céramique Tacana se distingue ainsi par la récurrence de l'engobage, de peintures rouges ou blanches, d'incisions fines ainsi que d'impressions aux motifs géométriques divers.

Au niveau du patron architectural tacana, un complexe de murs et de sols dallés marquant l'accès à la "grande place" ainsi que six structures circulaires a été découvert. La grande place constitue la composante majeure qui caractérise la surface plane de la terrasse occidentale du gisement. Elle se compose d'un double mur circulaire en pierre (40 m de diamètre) qui entoure et délimite l'espace non-résidentiel du site (Valdez, 2009 et communication personnelle).


Structures Tacana associées à la "grande place"

Parmi les éléments céramiques diagnostics de l'occupation Tacana, des fragments de récipients au col long et droit, des pots, des bols hémisphériques ainsi que divers récipients ouverts sont à remarquer. L’on signalera également la découverte d'un fragment de bol en pierre grise au bord à entailles rectangulaires, d’un fragment appartenant à une éventuelle figurine anthropomorphe creuse avec pastillage et cannelure (possible représentation d'oreille humaine), de deux perles en turquoise, deux "pattes" en céramique ainsi que d'un ensemble de fragments à la pâte très fine (type "coquille d'oeuf"- entre 1 et 1.5 mm d'épaisseur). L'échantillon associé à un contexte d'os d'animal carbonisés et de céramique tacana a donné une date de 210 avant Jésus-Christ (2 210 BP) pour ce niveau d'occupation.

Fragment de “patte” en céramique trouvée dans la zone d'accès à la "grande place" (VIII 16 [1]). Photo: Francisco Valdez

Enfin, parmi les composantes architecturales associées à la phase Palanda, une petite plateforme à deux niveaux avec des gradins et un sol dallé d'accès, associée à quatre structures semicirculaires comportant des sols dallés internes, est à souligner.

En ce qui concerne le matériel céramique Palanda, les bords récupérés proviennent de petits pots à col court (pour la plupart), ainsi que de bols. Il faut souligner que la céramique Palanda découverte au cours de cette dernière saison est identique à celle ayant été récupérée dans les dépotoirs de la même phase identifiés lors de fouilles précédentes (Valdez, 2009), céramique qui diffère nettement des récipients fins utilisés comme offrandes dans le contexte des enterrements situés dans la terrasse est du site, et suggère une fonction plutôt domestique des structures de la zone nord-orientale du gisement. Cependant, au premier abord, la complexité de l'architecture de la plateforme, du sol dallé et des gradins n'évoque pas un simple usage domestique, raison pour laquelle il n'est pas improbable que, en dernier lieu, dans le cours de la phase Palanda, ce secteur ait connu au moins deux étapes d'occupation: la première, caractérisée par un usage de type domestique, et la deuxième, plutôt liée à des activités de type rituel. L'échantillon de carbone associé au matériel céramique récupéré dans la strate jaunâtre correspondant aux pierres du sol dallé central (BETA-287172) a donné une date calibrée de 1 440 avant Jésus-Christ (3 440 BP) pour ces contextes.


Réflexions finales et conclusions

En bref, cette dernière saison de fouilles sur le site Santa Ana La Florida a révélé quelques surprises non négligeables, à commencer par l'architecture de la zone nord-orientale, qui a mis en évidence trois niveaux de superposition culturelle. Le premier -tardif-, conformé par des accumulations de pierre de filiation bracamoro; le deuxième, associé à la dernière phase de la tradition Mayo-Chinchipe (Tacana), qui consiste essentiellement en des structures circulaires (secteur nord de la surface fouillée). Enfin, le troisième, lié à l'occupation Palanda, se concentre autour de la partie ouest de la surface intervenue.

D'un point de vue quantitatif, la différence entre la céramique Palanda et Tacana mise au jour au cours de cette dernière saison de fouilles est minime, ce qui suggère une densité d'occupation de la zone plus ou moins semblable entre l'une et l'autre étape, tout en tenant compte du biais statistique que peuvent représenter les divers facteurs à l'origine de la formation du site.

Cette "stabilité" stylistique et stratigraphique du matériel confirme donc la continuité existante entre le groupe culturel associé à la phase Palanda et celui associé à Tacana, continuité qui ne fait que confirmer l'existence d'une vraie tradition Mayo-Chinchipe. D'autre part, d'un point de vue stratigraphique et céramique, les contextes fouillés au cours de cette dernière saison correspondent à une transition entre les phases Palanda et Tacana, qui n'a pas encore été définie de façon précise chronologiquement parlant, mais qui, en accord avec ces nouvelles évidences, pourrait êter située aux alentours de 200 avant Jésus-Christ (2 200 BP). À quoi doit-on cette évolution stylistique de Palanda vers Tacana? Dans l'attente de recherches supplémentaires sur la question, ce phénomène peut être attribué à un changement social propre à la dynamique même du groupe (Valdez, communication personnelle).

En effet, l'éclaircissement des motifs qui ont donné lieu à la transition entre Palanda et Tacana sera sans aucun doute un pas de plus vers une meilleure compréhension de la conformation de la tradition Mayo Chinchipe en tant que telle, et donc, de l'origine de la civilisation andine, ainsi que le proposait Lathrap il y a cinquante ans.

La découverte de sites du formatif tardif dans la région des villes de Bagua et Jaén (Pérou) par l'archéologue Quirino Olivera et son équipe -en particulier les sites de San Isidro et Montegrande- contribuera peut-être elle aussi à compléter quelque peu le puzzle hypothétique du développement culturel du bassin du Chinchipe. De ce point de vue-là, la collaboration entre les archéologues qui travaillent dans la régrion frontalière entre l'Amazonie équatorienne et péruvienne, -collaboration qui existe depuis quelques années déjà grâce à l'initiative de Francisco Valdez (Équateur), Quirino Olivera et Ulises Gamonal du côté péruvien- est plus que jamais essentielle. Ainsi, au mois de novembre dernier, le livre I er Encuentro de Arqueólogos del Norte de Perú y Sur del Ecuador: Memorias (publié par l'Université de Cuenca) a été lancé à Jaén. Ce lancement a réuni un groupe d'archéologues équatoriens et péruviens qui travaillent dans la région limitrophe entre l'Amazonie péruvienne et équatorienne.

Du côté équatorien, cette étude en commun ne peut avoir lieu sans la mise en place d'un plan à long terme de recherche, consolidation et promotion du registre archéologique. Dans le cas concret de Santa Ana-La Florida, l'Institut National du Patrimoine Culturel, et surtout, le Ministère de Coordination du Patrimoine Naturel et Culturel ont collaboré dans ce sens. Pour sa part, dès son arrivée sur le site, l'équipe de l'IRD a mené un travail soutenu avec la communauté du canton Palanda (voir Valdez, 2010). Au mois de novembre de cette année, Palanda a reçu la visite de deux muséologues associés à l'IRD: Yves Girault et María Isabel Orellana. Aux côtés de l'équipe d'archéologues qui travaillent à Santa Ana-La Florida, les muséologues ont élaboré un projet préliminaire pour la mise en valeur du site et de l'ensemble du patrimoine archéologique du canton Palanda, projet qui a été remis aux représentants culturels et touristiques aussi bien de la mairie de Palanda que de la Préfecture de Zamora Chinchipe et, bien entendu, aux autorités de l'Institut National du Patrimoine Culturel. Par ailleurs, il existe déjà un plan pour la gestion du site Santa Ana-La Florida fait par l'Université Technique Particulière de Loja en 2009. La Préfecture de Zamora Chinchipe est -semblerait-il- l'institution ayant manifesté le plus grand intérêt en ce qui concerne la promotion touristique du site. Néanmoins, une gestion optimale du patrimoine archéologique de la région exige la collaboration, orientation et supervision des entités culturelles au niveau local et national. En somme, les outils sont là, la seule chose qui manque afin de promouvoir et potentialiser la richesse patrimoniale, scientifique et touristique de Santa Ana-La Florida, c'est d’agir.


*Traduction de l'auteur de l'original en espagnol [Équateur] de l'intervention présentée au "Tercer Encuentro Binacional y Primero Bi-nacional Ecuador Perú" [Loja, décembre 2010], et mise en ligne sur le Blog Archéologique de Palanda



BIBLIOGRAPHIE

Guffroy, Jean. "El Horizonte corrugado: correlaciones estilísticas y culturales", in Bulletin de l'Institut Francais d'Etudes Andines, 2006, 35 (3): 347-359.

Lathrap, Donald W. The Upper Amazon, Thames & Hudson. Grande Bretagne, 1970.

Lippi, Ronald. Una exploración Arqueológica del Pichincha Occidental, Ecuador, Museo Jacinto
Jijón y Caamaño. Quito, 1998.

Meggers, Betty. Ecuador, Thames & Hudson. Londres, 1966.

Renfrew, Colin; Paul Bahn. Archaeology: theories, methods and practices, Thames & Hudson. États-Unis, 1996.

Saulieu de, Geoffroy; Lino Rampón Zardo. Colección arqueológica de Morona-Santiago del Museo Amazónico de la UPS. Una introducción a la Amazonía ecuatoriana prehispánica, Abya-Yala. Quito, 2006.

Taylor, Anne-Christine. Al este de los Andes, t.II, Abya-Yala. Quito, 1988

Valdez, Francisco. “Inter-zonal relationships in Ecuador”, dans Handbook of South American Archaeology, Helaine Silverman y William Isbell eds., Springer, pp. 865-891. États-Unis, 2008 (a).

“Mayo Chinchipe, el otro Formativo Temprano”, dans Miscelánea Antropológica Ecuatoriana Segunda época 1: 170-197, 2008 (b).

Informe Final de los trabajos arqueológicos realizados en el marco del proyecto UTPL-IRD / Ministerio de la Cultura, 2009

“Uso social de la arqueología en el sitio Santa Ana-La Florida”, en I er Encuentro de Arqueólogos del Norte de Perú y Sur del Ecuador: Memorias, p. 23-40. Cuenca, 2010

Valdez, Francisco; Jean Gufroy; Geoffroy de Saulieu; Julio Hurtado; Alexandra Yépez. "Découverte d’un site cérémoniel formatif sur le versant oriental des Andes," 2005

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