lunes, 3 de octubre de 2011

La contribution archéologique d’Emilio Estrada


Par Catherine Lara [Traduction de l'original en espagnol (Équateur) par Émilie Barberet]

INTRODUCTION

Durant de nombreuses années, la zone d’occupation inca a été le principal centre d’attention de l’archéologie équatorienne. La rareté des traces inca sur la côte explique peut-être pourquoi cette région a tout d’abord longtemps été reléguée au second plan en matière de recherche archéologique en Équateur. Ce sont d’ailleurs des archéologues étrangers qui ont amorcé l’étude du patrimoine préhispanique de la côte, initiée par George Dorsey et ses recherches sur l’île de la Plata, suivies de celles de Uhle, de Saville (Manabí), de Collier, de Murra, de Wendell Clark Benett (Idrovo, 1990 : 17), de Bushnell et de von Buchwald. Malheureusement, ces études ont également entraîné le dépouillement du pays d’inestimables collections appartenant au patrimoine national. Il faudra attendre l’époque de Jijón y Caamaño pour que des archéologues équatoriens s’intéressent à leur tour aux cultures précolombiennes du littoral du pays, à une époque où les recherches effectuées dans les Andes mettaient de plus en plus en évidence l’existence millénaire de réseaux d’échange entre les habitants de la côte et ceux des Andes. Cependant, à la suite des contributions pionnières de Jacinto Jijón y Caamaño, ce sera un amateur originaire de Guayaquil qui, des années plus tard, attribuera à la côte équatorienne un rôle de première importance sur la scène archéologique nationale. Il s’agit d’Emilio Estrada Ycaza.

Bien que la formation d’Estrada ait été en grande partie soutenue par des archéologues étrangers, elle marque le début d’une ère où, peu à peu, l’archéologie suscitera un intérêt croissant parmi les Équatoriens eux-mêmes, après des décennies de monopole étranger dans ce domaine. Dans le contexte de crise où se trouve actuellement l’entreprise archéologique équatorienne, des parcours comme celui d’Emilio Estrada Ycaza sont particulièrement éloquents. La présente étude a pour objet de définir et d’analyser la contribution apportée par Estrada à l’archéologie équatorienne. Comme nous le verrons, cette contribution ne s’est pas limitée à la simple étude des sites archéologiques de la côte.

Ainsi, nous commencerons par une brève description bibliographique du personnage, avant d’aborder les contributions techniques et méthodologiques introduites par Estrada, lesquelles (thème de notre dernier point) lui ont permis de contribuer à un éclairage radical du panorama culturel préhispanique de la côte équatorienne.


EMILIO ESTRADA YCAZA

Rien dans la vie du jeune Emilio Estrada Ycaza n’aurait laissé penser que son nom allait un jour figurer parmi les plus célèbres de l’archéologie équatorienne : membre de la haute bourgeoisie agro-exportatrice de Guayaquil (Idrovo, 1990 : 33), descendant d’illustres personnages et financier reconnu ayant étudié aux États-Unis, beaucoup le voyaient promis à une brillante carrière politique. Néanmoins, ses aspirations furent autres.

Emilio Estrada est né à Guayaquil, le 22 juin 1916. Il était l’aîné d’une famille distinguée (Meggers, 1962 : 78) : son père, Victor Emilio Estrada, devint célèbre dans le monde des finances de Guayaquil, tandis qu’Emilio Estrada, son grand-père, fut élu président de l’Équateur en 1910, sous le régime libéral (Idrovo, 1990 : 35). Loin de se vanter d’origines si illustres, l’archéologue laissa plutôt à ses amis et connaissances le souvenir d’une personnalité noble (Meggers, 1962 : 80). Pendant toute sa vie, il participa également activement au développement d’œuvres sociales et d’activités sportives (Idem : 79).

L’homme d’affaires et le personnage politique
Emilio Estrada fit ses études primaires et secondaires en Espagne, en Italie, en France et aux États-Unis, où il obtint son baccalauréat (Meggers, 1962 : 79). Par la suite, il suivit des études universitaires dans la prestigieuse Wharton School of Finance and Commerce (Université de Pennsylvanie) (Idrovo, 1990 : 35). En 1937, il rentra en Équateur. Sa formation lui permit très vite permis de devenir l’un des plus importants hommes d’affaires de Guayaquil (Meggers, 1962 : 79). Directeur de la Banque nationale de crédit – prévoyance (Idrovo, 1990 : 35), il publia plusieurs études sur la situation économique du pays (Meggers, 1962 : 79). Son profil professionnel et ses origines familiales ne tardèrent pas à le propulser sur la scène politique de Guayaquil, puis du pays : membre du conseil municipal de Guayaquil et maire de la ville de 1955 à 1956, il réalisa de grandes œuvres d’infrastructure (Idem). Toutefois, il coupa court à ses ambitions politiques en refusant le poste de candidat à la vice-présidence de la République que lui avait offert le parti conservateur. En outre, son « acceptation des principes idéologiques et politiques affirmés par les États-Unis dans notre pays, le conduisirent même à être accusé d’être un agent de la CIA dans une décennie d’anticommunisme affirmé » (Idrovo, 1990 : 35).

L’archéologue

L’un des grands mérites d’Emilio Estrada Ycaza est d’avoir atteint un statut emblématique dans l’archéologie équatorienne, en grande partie grâce à sa formation autodidacte :

Lorsque Emilio Estrada vint pour la première fois au United States National Museum, un jour d’automne de 1953 - un jeune homme grand et sérieux, légèrement incertain de l’accueil qu’il allait recevoir -, son intérêt pour l’archéologie venait de s’éveiller. Toutefois, au mois de mai 1960, sa contribution était tellement significative que deux des conférenciers rendant hommage au vingt-cinquième anniversaire de la Society for American Archaeology lui consacrèrent une mention spéciale (American Antiquity, vol. 27 pp. 50, 67). En moins de sept ans, le fait d’être passé d’un amateur méconnu et peu informé à un académicien de renommée internationale, considéré d’égal à égal par ses confrères, est un fait extraordinaire. Néanmoins, l’homme est encore plus extraordinaire que le fait. (Meggers 1962 : 78, ma traduction).

Ainsi, ce qui impressionne le plus dans la carrière archéologique du personnage, c’est sa passion authentique pour cette discipline. En 1953, il avait déjà commencé sa propre collection de pièces préhispaniques. Il fouilla avec ses propres fonds (Idrovo, 1990 : 36). Malheureusement, ses affaires ne lui laissaient que les week-end et les vacances, mais grâce à des collaborateurs tels que Julio Viteri, chargé de la recherche de sites, Estrada eut la possibilité de gagner du temps, situant à l’avance les principaux centres d’intérêts de ses fouilles, qu’il effectua toujours avec une minutie et un enthousiasme admirés par ses collègues et amis. Il dédiait de nombreuses heures de travail ardu à ses recherches archéologiques. Estrada donna littéralement sa vie pour l’archéologie : lorsqu’il mourut d’une crise cardiaque, un dimanche de novembre de 1961, il était en train de classifier des tessons (Meggers, 1962 : 80).

À la suite de sa rencontre avec Betty Meggers et son mari Clifford Evans en 1953, Estrada découvre le premier site Valdivia en 1956, à Punta-Arenas (province du Guayas). En 1957, il identifie la culture Machalilla sur le site éponyme (province de Manabí) (Estrada, 1958 : 7). La même année, il invite Meggers et Evans à faire des fouilles à Valdivia. C’est le début d’une longue coopération, concrétisée par des recherches communes, de la province de Manabí à celle de El Oro (culture Jambelí) (Idrovo, 1990 : 40).

Ses 18 publications (voir bibliographie), donnent foi à son intérêt authentique pour l’archéologie, et laissent un témoignage de ses contributions théoriques et pratiques. Parmi ses écrits, on relève en particulier les précieuses collaborations avec de prestigieuses publications internationales : Science, The American Antrhopologist, ainsi que l’encyclopédie de l’Instituto per la Collaborazione Culturale. Les travaux postérieurs à 1956 publiés par le musée d’Emilio Estrada en personne méritent une mention spéciale. Même si son épouse et ses enfants ne partageaient pas le même intérêt pour l’archéologie, ils se chargèrent du projet de publications de l’archéologue après sa mort (Meggers, 1962 : 80).

En bon homme d’affaires, la diffusion de l’archéologie nationale et, bien sûr, de ses propres trouvailles, semble avoir été une autre des priorités du travail académique d’Estrada. Outre sa collaboration avec des publications internationales, il ne négligea jamais de faire partager ses travaux aux universités et instituts à l’intérieur et hors des frontières du pays. Invité à des congrès internationaux (Salvador Lara, 1978 : 168), il était membre de la Society for American Archaeology et de la Associate of Current Anthropology. Au cours de ses voyages aux États-Unis, il se réunissait avec des archéologues spécialisés sur l’Amérique latine (Meggers, 1962: 80). Il eut même l’honneur de présenter sa thèse relative au contact transpacifique à Yale (di Capua, 1962 : 66).

Ainsi, outre sa collaboration avec Evans et Meggers (avec qui il compte 6 publications communes), Estrada fut en contact avec des scientifiques étrangers reconnus, parmi lesquels George Metcalf, Harold A. Rehder, Henry Setter, Marshall Newman, E. P. Henderson, Leonardo P. Schultz, William Taylor (Musée national d’archéologie des États-Unis), le Dr Meyer Rubin (Service géologique d’Amérique du Nord), Gordon Willey (Musée Peabody de l’université de Harvard), et avec des spécialistes nationaux, tels que Francisco Huerta Rendón, Carlos Cevallos Menéndez, Antonio Santiana et María-Angélica Carluci (Salvador Lara, 1978 : 168).

En résumé, même si ses origines semblaient lui promettre un autre destin, Emilio Estrada Ycaza se forgea un nom dans l’archéologie équatorienne, surtout grâce à sa passion pour celle-ci, qui lui permit de devenir un académicien remarqué. Quel fut le profil archéologique d’Estrada Ycaza et en quoi représente-t-il une contribution pour l’archéologie de son pays ?


CONFIGURATION ORIGINALE D’UNE PROPOSITION ACADÉMIQUE POUR L’ARCHÉOLOGIE ÉQUATORIENNE

Le contexte encadrant la contribution d’Emilio Estrada à l’archéologie nationale a plus que jamais inscrit la côte équatorienne comme axe d’interaction avec l’étranger : fin du conflit avec le Pérou en 1941 puis de la Seconde Guerre mondiale ; déclin de l’influence européenne en Amérique latine au profit de la présence nord-américaine. « On pourrait très bien dire que l’archéologie contemporaine de l’Équateur commence avec Evans et Meggers » (Salazar, 1994 : 8). N’oublions pas d’ajouter que cette contribution bénéfique d’Evans et Meggers a commencé avec leur collaboration à la formation anthropologique et archéologique de l’autodidacte Estrada Ycaza (Idrovo, 1990: 36). Cependant, en référence au travail commun d’Estrada, Evans et Meggers, celle-ci remarque qu’il « faut souligner que ces découvertes ont été faites par Estrada et que le mérite lui appartient pleinement, même si des co-auteurs apparaissent dans divers articles qu’ils ont publiés, face à l’insistance d’Estrada en personne » (Meggers 1962: 79, ma traduction).

En effet, au-delà des découvertes en soi, Estrada a développé une méthodologie archéologique constituant à elle seule l’une de ses plus importantes contributions. Quelles ont été les bases techniques et théoriques de cette méthodologie ?

Fondements théoriques de l’archéologie d’Estrada
Le grand patriotisme d’Estrada et son amour pour son pays, qu’il aurait appris à apprécier davantage à la suite de nombreuses années à l’étranger (Meggers, 1962: 79), ont donné une teinte particulière aux études archéologiques du chercheur. Tout au long de son œuvre, la revendication des aspects proprement équatoriens ressort nettement :

(…) notre pays existe depuis 2 500 ans avant Jésus Christ, en tant qu’unité ethnique indépendante, c’est-à-dire une nation avec des caractéristiques très propres, dont nous avons juste droit à être fiers. (Estrada, 1962 a : 8).

La connaissance de l’histoire d’un peuple est nécessaire pour établir la tradition sur laquelle se fonde une nationalité, et unifier ainsi, bien que spirituellement uniquement, ses composants. Plus l’histoire d’un pays est longue, plus le civisme de ses habitants est élevé, de même que l’esprit patriote qui est la principale source de force, aussi bien en période de paix que de guerre (Estrada, 1958 : 5).


D’une certaine façon, Estrada a atteint son objectif :

Il pensait que la connaissance de l’histoire était un ingrédient essentiel pour le développement du patrotisme et de l’unité nationale, et son objectif était de fournir à l’Équateur ce fondement. À la date de sa mort brutale et inattendue, le 12 novembre 1961, il avait considérablement réussi, en ayant changé l’image (du pays) de celle d’une zone sous-développée, occupée par des tribus primitives jusqu’à l’ère inca, à celle d’un centre d’importance décisive dans le développement et l’expansion de la civilisation préhistorique du Nouveau Monde (Meggers, 1962 : 80).

Il l’a non seulement atteint, mais il a également voulu le révéler au reste du pays : il voulait que son musée appartienne au peuple de Guayaquil ; peu avant sa mort, il prévoyait même la construction d’un centre d’expositions (Meggers, idem : 79).

Toutefois, il peut sembler contradictoire qu’Estrada ait ainsi plaidé pour des théories diffusionnistes, telles que celles énoncées dans sa collaboration à l’étude archéologique de la vallée des Quijos, menée par le père Porras, où il fait ressortir l’existence de « relations extraterritoriales à l’intérieur du pays et du continent » (Estrada, 1961 c : 165). Il est certain que, dans ce cas, il fait partir la diffusion de la vallée des Quijos vers la Colombie au nord et vers Catamayo au sud (Idem : 168), contrairement à l’exposé de son hypothèse du contact transpacifique, où la diffusion est reçue par les cultures du littoral équatorien. Dans une comparaison entre l’idéologie de Jijón y Caamaño et d’Estrada, Idrovo propose une explication à cet étrange intérêt envers le diffusionnisme :

Leurs positions politiques étaient orientées par l’hégémonie du groupe privilégié qu’ils représentaient de façon directe ou indirecte. En revanche, il n’y a pas eu, comme dans le cas de Jijón, ce mépris virtuel envers « les classes inférieures de la société », bien que la vision de celles-ci n’ait pas été parmi les meilleures, et n’ait pas vu leur rôle protagoniste dans l’histoire : identifiés comme l’indien et le montubio ; ceux-ci, héritiers des vieilles cultures andines, n’étaient pas à la hauteur de tels objectifs ou de telles réalisations (Idrovo, 1990 : 38).

C’est pour cette raison qu’aussi bien Jijón qu’Estrada auraient cherché l’origine des cultures précolombiennes de l’Équateur en dehors du pays. Il est possible que cette position ait eu une relation avec les penchants diffusionnistes des deux archéologues. Mais dans le cas d’Estrada, d’autres facteurs méritent toutefois d’être pris en considération : tout d’abord, la position clairement diffusionniste d’Evans et de Meggers a eu une influence incontestable sur les hypothèses adoptées par Estrada. En outre, une analyse plus détaillée de son œuvre révèle que ses idées diffusionnistes semblent se renforcer dans ses dernières recherches, après avoir réussi à attribuer une reconnaissance archéologique à l’Équateur, à la suite de ses aspirations patriotes, qui n’ont jamais disparu de son œuvre.

L’introduction de nouvelles techniques

Au niveau technique, le travail d’Estrada dans le cadre de l’archéologie équatorienne s’est d’abord caractérisé par l’introduction de nouveaux procédés d’exploitation du matériel archéologique, ayant permis davantage de précision dans la connaissance de celui-ci, tant au niveau qualitatif que quantitatif. Ces innovations se sont principalement caractérisées par l’utilisation de techniques stratigraphiques et de nouvelles méthodes de datation.

La stratigraphie fordienne a été développée par James Ford sur la base de ses recherches archéologiques au Pérou. Cette méthode a ensuite largement été diffusée par Collier, Murra et Benett dans l’archéologie latino-américaine en général (Idrovo, 1990 : 33). Selon Estrada, Evans et Meggers lui ont appris à réaliser des stratigraphies culturelles, appliquées à des « dépotoirs ou dépôts de tessons » (Estrada, 1962 a : 59). Cette technique a constitué l’un des principaux fondements des thèses émises par les trois chercheurs:

Le contexte de la côte équatorienne a été défini à partir de sites de différents types. Les séquences locales se fondent sur des fouilles stratigraphiques et des sériations céramiques dont les résultats ont été confrontés à des recherches de plusieurs centaines de sites domestiques (Meggers ; Estrada, 1961: 914).

Grâce à cette technique, Estrada a eu l’opportunité d’étudier 300 000 tessons rien que dans la région de la province de Manabí (Estrada, 1962 a: 11) et deux millions au cours de sa carrière archéologique ! (Estrada, 1962 a : 8). Grâce à la stratigraphie, Estrada a également été en mesure de réfuter certaines conclusions de Jijón y Caamaño relatives à l’archéologie de la vallée des Quijos, en indiquant que celles-ci font preuve d’ occupations liées aux phases Panzaleo I et II (Estrada, 1961 : 166).

Par ailleurs, l’archéologue s’est considérablement appuyé sur diverses méthodes de datation, telle que le célèbre carbone 14, ou les analyses plus récentes de pollen et d’hydratation de l’obsidienne. Il envoyait de nombreuses pièces à des laboratoires nord-américains pour les faire analyser (Salvador Lara, 1978 : 165). Il a même eu l’opportunité de réaliser une analyse de tissus (Estrada, 1957 b : 79), très rares dans le registre archéologique du littoral, en raison de l’environnement humide peu propice à leur conservation.

Méthodes de travail

Tout au long de son œuvre et au fur et à mesure qu’il se familiarisait avec les techniques dont il disposait, Emilio Estrada Ycaza enrichissait de plus en plus les fondements de ses hypothèses.

Si nous lisons les travaux en ordre chronologique, nous assistons, à travers ceux-ci, à un approfondissement progressif des concepts, et à une nouvelle vérification de ce qui constitue l’axiome de toute science (…)(di Capua, 1962 : 55).

Dans son ouvrage Arqueología de Manabí Central, il indique précisément que la méthode « d’hydratation progressive de l’obsidienne », associée à la méthode de datation au carbone 14, lui a permis d’atteindre davantage de précision analytique que dans l’ouvrage Prehistoria de Manabí (Estrada, 1962 a : 3). Néanmoins, cette évolution mentionnée par di Capua fait également référence à la méthode de travail développée par Estrada, qui s’est caractérisée par une grande capacité de synthèse, tel qu’ il l’a démontré dans son article « Ecuador », dans lequel il présente un bref résumé des cultures du pays, de la période précéramique à l’époque coloniale, pour chaque région de l’Équateur, et mentionne des spécialistes renommés de cette époque (Estrada, n/d : 498). Cette capacité de synthèse s’est combinée avec divers outils de recherche, que nous étudierons par la suite : la création d’un musée archéologique, l’utilisation d’une documentation abondante et variée, la réalisation et l’utilisation de supports visuels, l’utilisation de techniques de typologie et de sériation dans le traitement des matériaux, la recherche de preuves linguistiques et toponymiques, la reconstitution de pratiques précolombiennes, le développement d’un point de vue historico-anthropologique et enfin, la mise en place de sa célèbre chronologie de la période préhispanique en Équateur.

La création du musée archéologique de la côte Victor Emilio Estrada n’a pas seulement permis le stockage des pièces trouvées par l’équipe de recherche d’Emilio Estrada. En effet, le musée a également constitué un centre d’études et de recherches, doté de son propre catalogue (Meggers, 1962 : 79). C’est également à partir du musée qu’Estrada a créé sa propre collection de publications archéologiques, lui ayant permis de diffuser ses recherches.

En fait, les sources bibliographiques sur lesquelles se fondent les études de l’archéologue ont contribué de manière décisive à leur enrichissement. Une grande partie de ses travaux fait référence à des cartes et à des documents historiques (Idrovo, 1990 : 36). Il cite par exemple le père Velasco, González Suárez et des chroniqueurs tels qu’Estete, Cabello Balboa, Lizárraga ou Vásquez de Espinosa (Salvador Lara, 1978 : 165), comme on peut l’apprécier dans ses « citations de notre histoire », dans les premières pages de Los Huancavilcas: últimas civilizaciones prehistóricas de la costa del Guayas (Estrada, 1957 c : 11), ou dans son bref historique des provinces d’Esmeraldas et du Manabí septentrional (Estrada, 1957 a : 7). Dans le cadre de son étude sur les radeaux manteños, il cite également Dampier, boucanier du XVIIème siècle (Estrada, 1957 c : 49), et Jorge Juan et Antonio de Ulloa (Estrada, 1955 : 3).

Cependant, Estrada insiste sur le fait que

notre préhistoire doit être réécrite, certes non pas à partir des citations des auteurs de nos premiers temps historiques qui ont fondé leurs écrits sur des informations incomplètes rapportées par des tiers (Estrada, 1962 a : 9).

Par conséquent, Estrada a essayé de confronter les données historiques avec les recherches archéologiques modernes, comme celles des étrangers Dorsey, Saville, Rivet, Verneau, Uhle, von Buchwald, Bushnell, Collier, Murra, Stirling, Ferdon, Imbelloni, Pérez de Barradas, Larco Hoyle, Ekholm, Druker, Willey, Reichel-Dolmatoff, Lathrap, et des nationaux Huerta Rendón, Zevallos Menéndez (Salvador Lara, 1978 : 165), Jijón y Caamaño, entre autres.

La méthode de recherche d’Estrada s’est également caractérisée par sa grande minutie et sa rigueur : chaque pièce était photographiée, mesurée et restaurée (Salvador Lara, 1978 : 164). Respectant la situation stratigraphique de chaque objet, ces résultats étaient reportés dans des tableaux (Estrada, 1962 a : 60), ou des grilles comparatives basées sur des listes d’attributs de différentes cultures (Estrada, 1958 : 99 ; 1957 a : 142) ou statistiques. Les recherches étaient complétées avec des dessins des pièces archéologiques de grande qualité (Estrada ; Meggers ; Evans, 1959 : 87).

Les tableaux et graphiques étaient souvent créés sur la base de deux méthodes de classification du registre, couramment utilisées par Estrada : la typologie et la sériation. L’archéologue a fait preuve d’une grande adresse dans l’utilisation du concept de types. Dans le cas de la culture Valdivia, il a d’abord voulu définir les attributs en fonction de chaque segment des pièces, comme base pour une analyse postérieure. Les segments de la pièce à prendre en considération étaient identifiés de la manière suivante : la lèvre (aplatie, ronde ou biseautée), le bord (direct, éversé, dilaté, plié, grossi intérieurement et extérieurement, infléchi ou caréné), la base (aplanie, concave ou tétrapode) et finalement, la forme du récipient (Estrada ; Evans ; Meggers, 1959 : 27). En outre, la classification prenait en compte la méthode de fabrication de la pièce, le type de dégraissant utilisé, la texture, la couleur et la cuisson (au niveau de la pâte), la couleur, le traitement et la cuisson de la superficie. Ainsi, Estrada, Meggers et Evans ont défini l’existence de douze types céramiques Valdivia : le Valdivia ordinaire, le Valdivia poli, le Valdivia poli rouge, le Valdivia poli linéaire, le Valdivia à bandes superposées, le Valdivia incisé à ligne large, le Valdivia excisé, le Valdivia incisé à ligne fine, le Valdivia incisé, le Valdivia modelé, le Valdivia poli au caillou et le Valdivia pointillé (Estrada ; Evans ; Meggers, 1959 : 34).

Enfin, ce type d’analyse comprenait également la fréquence d’apparition de l’objet et son positionnement sur l’échelle stratigraphique, aboutissant sur une classification des matériaux en pourcentage par niveau, formalisée par le biais d’une explication graphique (Estrada, 1962 a : 59). Cette méthode est celle de la sériation, appliquée principalement en l’absence de preuve chronologique du registre.

Par ailleurs, Estrada a également fondé ses recherches sur des références linguistiques et toponymiques, révélatrices du lien existant entre les cultures précolombiennes de la côte. Il a ainsi analysé les origines du nom « Guayaquil », qui selon lui viendrait du cayapa Gua-ya-qui ou « grande maison de la partialité ». Contrairement à une autre théorie existant sur l’origine toponymique de Guayaquil, Estrada met en doute l’existence d’une princesse Quil, et suggère plutôt celle du cacique Guayas (ou Huaillas comme l’appelait les Incas), qui aurait pris le nom du peuple qu’il gouvernait, c’est-à-dire Gua-Ya-Chi ou Yaguachi, près de Milagro. Dans les provinces d’Esmeraldas et de Manabí, il a localisé la répétition de certains phonèmes semblant être d’origine tsáchila (Estrada, 1979 c : 101). Près de Bahía, il existe en effet une localité appelée Tsaquila (Estrada, 1979 c : 102), tandis que l’appellation « Colonche » viendrait du colorado « Kilinchi » ou côte. Sur la base de cette même étymologie tsáchila ou colorado, le nom « Manabí » signifierait quant à lui « eaux de cerf », animal ayant été sacré dans cette zone, de même que pour les Jivaros, ancêtres probables des Colorados (Idem : 104). Bien que ces investigations trouvent leur inspiration dans les contributions à la lingüistique précolombienne en Équateur de Jijón y Caamaño (Ecuador interandino y occidental), elles les complètent à leur tour.

En outre, de même que l’étude de l’industrie lithique préhistorique européenne s’est centrée sur la reproduction et la reconstitution de techniques de taille de la pierre, Estrada a reconstitué l’un des éléments les plus représentatifs de la côte équatorienne à partir de la période de développement régional : le radeau. Le bois utilisé, ou balsa, pousse sur les rives du fleuve Guayas. Estrada a identifié l’île Puná comme l’un des principaux centres de construction de radeaux. En se fondant sur des preuves documentaires, le chercheur a défini l’existence de trois types de radeaux : le grand radeau, le radeau à voile et le petit radeau. Le grand radeau aurait servi pour le transport de produits et de nourriture lors de longs voyages (jusqu’à Panama, par exemple). « Il se gouvernait au moyen d’une rame. La coque se composait d’entre 20 et 30 rondins de bois. Sur celle-ci se trouvait un ou plusieurs ponts soutenus par un assemblage de rondins » (Estrada, 1955 : 1).

Le radeau à voile était plutôt utilisé pour le transport local de biens et de passagers. La coque comportait « sept, neuf, jusqu’à onze rondins, et se gouvernait par l’intermédiaire de mâts, dont le nombre pouvait aller de trois jusqu’à dix-huit » (Estrada, 1955 : 2). C’est précisément ce type d’embarcation qui a été reconstruit et essayé par Estrada, avec l’aide de Thor Heyerdahl. Il a été prouvé que le mécanisme de mâts, associé à l’utilisation de voiles, permettait une grande aisance de manœuvre du bateau. Enfin, le petit radeau semble avoir été utilisé pour la pêche sur le littoral (Idem : 5). Estrada assure également que

Les radeaux océaniques manteños, les radeaux à voiles du Brésil, les Piperos, radeaux des Tupinambas, les Imbaburas, canoës des Cayapa-Colorado, les Sechuras, restes des radeaux manteños, les caballitos d’Arica, les petits radeaux de Playas, etc., constituent des chaînons dans la théorie d’une relation culturelle de l’Amazone à la côte ouest de l’Amérique du sud, et jusqu’au Costa-Rica et au Nicaragua, des radeaux y ayant également été trouvés comme le montre Lathrop (Estrada, 1957 c : 56).

Ainsi, s’inspirant en partie du point de vue de Meggers et Evans, Estrada a vite compris la nécessité de développer une perspective anthropologique à côté de l’étude archéologique. Par conséquent, plus que les objets, c’était leur signification qui l’intéressait davantage (Meggers, 1962 : 79).

Au fur et à mesure qu’il approfondissait sa connaissance et son expérience, son enthousiasme grandissait, et il développa une capacité d’interprétation presque inquiétante. C’était les conclusions qui l’intéressaient, et ses rapports reflètent peu des documents ennuyeux fondant la recherche (Meggers, 1962 : 79, ma traduction).

Sa connaissance profonde du matériel archéologique et sa connaissance croissante de la théorie anthropologique, s’ajoutant à une capacité exceptionnelle à faire des déductions à partir des indices, lui ont permis de redonner des significations aux contributions de la science à un point rarement atteint par les archéologues professionnels (idem : 81, ma traduction).


Ainsi, Estrada lui-même signale que

Dans ce travail, nous avons dépassé l’étape que l’on peut appeler archéographie, dominant apparemment l’école nord-américaine d’anthropologie, dans laquelle militent précisément nos maîtres, qui nous donnent généreusement leurs conseils, leurs enseignements ; et nous circonscrire à de simples descriptions de sites, d’objets, nous aurait pratiquement privés de la stimulation, de la fascination que nous avons ressenties, en assemblant peu à peu les pièces de ce puzzle magnifique et presque méconnu que constitue l’archéologie du Guayas (Estrada, 1957 b : 5).

En effet, Estrada a cherché à définir les caractéristiques culturelles des peuples qu’il étudiait (Estrada, 1958 : 21). En fonction du type d’objets trouvé et de leur évolution, il a cherché par exemple si une culture était guerrière ou non (Estrada, 1958 : 83). De même, en se fondant sur les caractéristiques établies du registre archéologique de Milagro-Quevedo, il établit un sommaire de ses caractéristiques culturelles : coutumes funéraires, technologie, costumes, logement, langue, armes, industrie lithique, expansion territoriale, observance des rites et religion (Estrada, 1957 b : 24), donnant ainsi une approche beaucoup plus anthropologique à son œuvre. Enfin, la définition et l’interprétation de caractéristiques stylistiques s’inscrivaient dans le cadre des idées diffusionnistes, holistiques et comparatives de l’auteur au sujet de la culture : il compare par exemple les motifs valdivia à la céramique amazonienne, ou aux mythologies andine et caraïbe : il établit ainsi que le motif du hibou trouvé sur la céramique valdivia symbolise le mauvais augure dans la tradition andine équatorienne, et la féminité chez les Arawak (Estrada, 1957 b : 61). Dans son analyse de l’éventuelle origine amazonienne de la culture Milagro-Quevedo, Estrada se fonde sur l’expression de Guayaquil « echarle al muerto » (maudire un ennemi en lui « envoyant » l’esprit d’un mort), dont l’origine s’assimilerait à la coutume des chamanes jivaros de déplacer rituellement l’esprit d’un mort vers un ennemi de la communauté (Estrada, 1979 c : 89). On observe ainsi qu’Estrada s’est aussi bien fondé sur des preuves matérielles que sur des rémanences linguistiques et ethnoarchéologiques qui, enfin, ont constitué des bases plus solides que les simples investigations d’ordre diffusionniste réalisées à partir des indices matériels.

Finalement, l’une des principales contributions méthodologiques ayant immortalisé le nom d’Estrada dans l’archéologie équatorienne est sans doute représentée par son « tableau culturel global de l’Équateur » qui, toujours d’actualité, définit l’existence de trois périodes historiques culturelles et géographiques, ainsi que leurs cultures respectives : à partir de 2 500 av. J.-C. (date bien antérieure à celles qui apparaissaient alors dans l’archéologie équatorienne), commencerait la Période formative, principalement représentée par les cultures Valdivia, Machalilla puis Chorrera, Monjashuaico et Narrío Antiguo ; de 500 av. J.-C. à 500 ap. J.-C., la période de développement régional, avec Tejar, Daule, Guangala (Los Ríos, Guayas, El Oro), Jambelí (Puná), Bahía I et II, Jama Coaque (Manabí), Teaone (Esmeraldas), Narrío Moderno et Huancarcucho (Andes méridionales), Tuncahuán (Andes centrales), Ilumán et Panzaleo I (Andes septentrionales) ; vient ensuite la période d’intégration, avec Milagro-Quevedo dans les provinces de Los Ríos, Guayas et El Oro, Playas Chirije et Manteño, (répartis entre Puná, Guayas et le sud de Manabí), Atacames (entre Manabí nord et Esmeraldas), Cashaloma dans les Andes méridionales, Huavalac, Elen Pata, San Sebastián (Andes centrales), Panzaleo II et III dans les Andes septentrionales et enfin, la phase inca, dans toutes les Andes (Estrada, 1958 : 13-18).

Fondé sur le schéma de Steward (1948) pour les cultures d’Amérique du nord, ce tableau chronologique introduit des modifications à la séquence établie par Jijón y Caamaño, et a été validé par Betty Meggers dans Ecuador (Salazar, 1994 : 8).

La classification d’Estrada est devenue en grande partie possible grâce à l’utilisation de techniques de stratigraphie et d’analyse des styles céramiques.

Suite à une définition claire de ces séquences, il a été possible de procéder à un alignement général des périodes sur la base de caractéristiques céramiques partagées entre des complexes, dans différentes zones. Une sous-division en trois périodes chronologiques générales qui a été conçue pour répondre de façon optimale au panorama du développement de l’Équateur (Meggers ; Estrada, 1961 : 914).

Bien qu’Estrada se soit inspiré des contributions de plusieurs chercheurs nationaux et étrangers, il a développé une approche méthodologique propre qui lui a permis d’atteindre une vision scientifique de ce qui allait devenir son champ de recherche principal : les cultures précolombiennes du littoral équatorien.

EMILIO ESTRADA ET L’ARCHÉOLOGIE DE LA CÔTE ÉQUATORIENNE

Il est indéniable qu’avec Estrada, l’archéologie de la côte équatorienne réapparaît, après une longue période d’abandon remontant aux dernières fouilles de Saville et Dorsey (Salazar, 1994 : 8). Cette réapparition se démarque considérablement, en partant de nouveaux points de vue techniques et méthodologiques. Nous allons maintenant suivre le schéma proposé par Estrada afin de présenter brièvement la façon dont il l’a exploité et développé dans son étude des principales cultures préhispaniques de la côte équatorienne.


Période formative

Au début de sa prospection archéologique dans le Guayas, Estrada pressentait déjà l’existence de cultures très anciennes sur la côte. Les ramassages de surface à Chorrera aux côtés de Meggers et Evans avaient mis en évidence l’existence d’un autre type céramique, qui s’est révélé plus ancien.

La culture Valdivia a été découverte en 1956 par Emilio Estrada, en résultat d’un programme systématique de reconnaissances archéologiques et de fouilles dans la province du Guayas, programme qui avait été lancé trois ans auparavant. Le premier site identifié a été G-25 : Punta Arenas de Posorja, trouvé en mai 1956, mais les restes de céramique étaient trop érodés pour donner plus qu’un simple indice de leur importance. Avec la découverte de G-31 : Valdivia, en octobre 1956, Estrada s’est tout de suite rendu compte que ces deux sites représentaient une culture appartenant à l’horizon formatif initial. Estrada a immédiatement lancé quatre fouilles stratigraphiques et un sondage (coupes A-D) sur G-31 : Valdivia, et a ensuite publié un rapport sur la base d’une analyse préliminaire des tessons classés de la coupe B (Estrada ; Evans ; Meggers, 1959 : 3).

Cette culture a été datée à ± 4 450-200 av. J.-C., constituant ainsi la plus ancienne de l’Équateur (Estrada ; Evans ; Meggers, 1959 : 7), et sa céramique, alors définie comme la première du continent. Estrada souligne la découverte de figurines associées à un culte à la fertilité (période plus tardive) (Estrada ; Evans ; Meggers, 1959 : 10). Outre l’identification de la typologie céramique (Estrada, Evans et Meggers 1959 : 34), il a établi l’utilisation de racloirs, de couteaux, de poids pour pêcher, de marteaux, de pileuses, de fragments de pilons et de mortiers, de cailloux et de grattoirs de coquillages, d’os et de pierre (Estrada ; Evans ; Meggers, 1959 : 21). Par la suite, des restes humains ont même été trouvés (Estrada ; Evans ; Meggers, 1965 : 229). Sur la base de l’analyse détaillée des vestiges matériels découverts, les chercheurs concluent :

Le tableau issu de la vie dans la période Valdivia peut être ébauché ainsi : la population était regroupée en petites colonies dispersées sur la côte. Les communautés avaient une économie autonome, obtenant principalement leurs aliments de la mer, essentiellement des fruits de mer, mais elles utilisaient probablement également des plantes comestibles. Même si les preuves ne sont pas concluantes, on peut déduire qu’elles pratiquaient probablement une agriculture naissante, bien que l’objectif premier ne fût peut-être pas d’obtenir des produits alimentaires. La chasse semble avoir eu son importance. Les ressources alimentaires étaient abondantes, mais leur obtention requérant du temps, les arts et la production artisanale n’ont pas été beaucoup développés, même si la décoration de certains vases est plus élaborée que le requiert leur usage en tant que récipients ou marmites. L’organisation sociale était simple et la religion impliquait probablement l’idée que les maladies étaient provoquées par des esprits malins, le rituel se focalisant sur leur exhibition et leur suppression. (Estrada ; Evans ; Meggers, 1959 : 10).

Néanmoins, face à l’absence de preuves antérieures, Estrada, Evans et Meggers sont arrivés à la conclusion que Valdivia avait atteint un niveau technologique trop développé pour avoir été inventé localement (Estrada ; Evans ; Meggers, 1962 c : 372). Ils se sont ensuite intéressés aux cultures péruviennes, mésoaméricaines et asiatiques, en se fondant sur des idées diffusionnistes et en se servant des fameux tableaux comparatifs. D’abord, Estrada établit des corrélations stylistiques entre Valdivia et le site Casita (Pérou) (Estrada, 1962 b : 36), suggérant l’existence d’un certain type de contact avec les cultures péruviennes, surtout lorsqu’il observe l’équivalence chronologique entre ces deux cultures, dans une période de développement généralisé de l’agriculture (Estrada, 1956 : 8). Ce contact aurait été progressivement réduit jusqu’à l’arrivée des Incas (Estrada, 1962 b : 33). En outre, en se fondant sur la même méthode comparative et stylistique, Estrada établit l’existence d’un contact entre Valdivia et des cultures mexicaines (Estrada, 1957 a : 162). Toutefois

Les recherches relatives au formatif, dont la publication (Meggers, Evans et Estrada 1965) a été considérée par de nombreux archéologues comme le modèle de rapport archéologique, sont vite devenues un foyer de vives controverses mettant en question le contact transpacifique comme explication de l’apparition soudaine de la céramique Valdivia (Salazar, 1994 : 9).

La théorie du contact transpacifique part de la découverte d’un ensemble archéologique de Manabí associé à la période Han (Chine), d’où il serait arrivé en Équateur (Estrada, 1979 b : 3). Par la suite, l’auteur affirme que la culture japonaise Jomon serait entrée en contact avec Valdivia, au cours de sa dernière phase (Estrada, 1979 b : 4). S’il y a eu une influence étrangère, elle n’aurait pas pu venir d’ailleurs, étant donné qu’il n’existait à cette époque aucune culture plus développée que Valdivia sur le continent (Estrada, 1979 b : 6). Au Mexique, Coe avait déjà suggéré l’existence de l’intervention jomon (Idem : 5). La théorie du contact transpacifique se fonde sur des comparaisons stylistiques, les chercheurs ayant effectivement trouvé des similitudes surprenantes entre Jomon et Valdivia : modèles de maisons en pisé, repose-tête, figurines (associées en outre aux Vajrapariyanka d’Inde), poids pour pêcher (Meggers ; Estrada, 1961 b : 917). Il semble qu’à l’époque où aurait eu lieu ce contact culturel (100 av. J.-C.), Jomon était en plein développement, et Valdivia, particulièrement encline à recevoir de « nouvelles idées » (Meggers ; Estrada, 1961 b : 936).

En tout cas, l’extension de ces éventuels contacts transpacifiques à des époques aussi précoces comme celles mentionnées ici, aide à comprendre d’étranges injections technologiques et stylistiques dans de nombreuses de nos civilisations américaines, et à écarter les opinions de timorés opposés à tout contact transpacifique direct, malgré la grande quantité de preuves présentées à ce jour (Estrada, 1979 b : 12).

Mais comment seraient arrivés les Jomons du Japon en Équateur ? La vocation maritime de Valdivia avait déjà été établie, ses colonies étant parfaitement alignées avec le littoral (Estrada, 1979 b : 8). Il a ensuite été soutenu que les courants maritimes du Pacifique auraient transporté des naufragés jomons jusqu’aux côtes équatoriennes (Estrada ; Evans ; Meggers, 1962 c : 372).

L’un est le courant équatorial, qui va de l’est des îles Carolines au nord de l’Équateur, l’autre est le courant noir ou japonais, allant du Japon à la côte de la Colombie britannique, où il se divise en deux courants : celui d’Alaska et celui de Californie (Estrada ; Evans ; Meggers, 1962 c : 371).

Le contact avec d’autres cultures asiatiques n’a pas été écarté (Estrada ; Meggers ; Evans, 1962 c : 372). Cette théorie a été développée peu avant la mort d’Estrada qui, dans l’attente de preuves supplémentaires, n’a pas non plus rejeté la possibilité d’autres hypothèses.

Ou alors nous trouverons que la présence de céramique à Valdivia A est une invention indépendante, Valdivia étant peut-être le centre irradiant de tout le continent, tel que le pense Willey (Estrada, 1979 b : 12).

Après Valdivia, Chorrera représente selon Estrada la « base de la nationalité équatorienne » (Estrada, 1960 : 65). En effet :

La localisation de Chorrera en fait le premier mouvement migratoire doté d’agriculture. Ne dépendant plus exclusivement de la mer pour son alimentation, Chorrera s’est déplacé vers l’intérieur du pays, jusqu’à Cañar et Azuay (di Capua, 1962 : 62).

De nouveau, Estrada a identifié les influences culturelles reçues par Chorrera. À partir de comparaisons stylistiques et typologiques, il établit des similitudes entre les céramiques Chorrera, Chavín et Recuay du Pérou (Estrada, 1979 a : 92). Cette influence se serait effectuée par l’intermédiaire de Narrío, alors que Chorrera aurait à son tour reçu des influences mésoaméricaines (Estrada, 1962 b : 39). Enfin, Estrada évoque l’arrivée sur la côte de peuples amazoniens qui auraient considérablement modifié le cours évolutif culturel des groupes descendants de Chorrera, en particulier Machalilla, et dont les représentants seraient les Cayapas et les Colorados (Estrada, 1958 : 21). Il convient de remarquer que, contrairement aux exposés de Meggers, cette proposition d’Estrada a signifié une ouverture aux hypothèses de Lathrap qui, niant tout type de contact transpacifique, suggère plutôt de rechercher les origines de Valdivia en Amazonie.

Période de développement régional

Les recherches d’Estrada ont établi l’existence de cultures « de transition » entre les périodes formative et de développement régional : Monjashuaico-Protonarrío, Bahía I (Salvador Lara, 1978 : 170). Cependant, Estrada s’est plus spécifiquement intéressé à deux cultures : Bahía et Jambelí.

Estrada a identifié neuf styles céramiques associés à la culture bahía : Bahía, Chone, Cojimíes, Modelado, Jaramijó, la Plata Hueco, la Plata Sentado et la Plata Sólido (Estrada, 1962 a : 53), après avoir parcouru les sites archéologiques localisés dans la province de Manabí, de Manta à San Mateo (Idem : 16). Les données stratigraphiques de ces sites lui ont permis d’établir que Bahía a précédé la culture manteña (Estrada 1957 a : 59). Estrada a en outre remarqué la grande production de figurines céramiques bahía (Idem : 119), ce qui l’a mené à définir une séquence évolutive de ces pièces. Il a ainsi pu définir que l’île de la Plata, où il a fouillé, n’était pas un centre cérémonial manteño, mais bahía (Ibidem : 62).

En ce qui concerne Jambelí, les études d’Estrada et Meggers ont défini que cette culture était née de l’arrivée à la province de El Oro de groupes venus du nord. En effet, on ne trouve aucune trace d’occupation antérieure dans la région. Les colonies de ces groupes auraient peu à peu été poussées vers le sud, en raison de la disparition progressive des mangroves, leur principale source de subsistance (Estrada ; Evans ; Meggers, 1964 : 539). Il n’existe pas de datation au carbone 14 pour cette culture, mais sur la base de leur style céramique et de la preuve de contact avec d’autres cultures, les chercheurs l’ont située entre 500 av. J.-C. et 500 ap. J.-C. Il semble que les habitants de Jambelí continuaient à vivre de fruits de mer, même si une agriculture naissante se pratiquait déjà dans le nord de la province : les objets trouvés ne suggèrent aucune pratique agricole (Estrada ; Evans ; Meggers, 1964 : 540).

Période d’intégration
Pour cette période, Estrada a défini un panorama géographique des cultures qui ont occupé la côte équatorienne : la culture Milagro-Quevedo se serait étendue du bassin du Guayas jusqu’à El Oro (Estrada, 1957 c : 17), alors que les Huancavilcas ou Manteños du sud se seraient localisés entre la péninsule de Santa Elena, Colonche et le Golfe de Guayaquil (Idem : 18). La région nord du littoral aurait été occupée par les Manteños (de Puná à Bahía), et la phase finale de Jama-Coaque, à Esmeraldas (relation avec Tumaco) (Estrada, 1957 a : 63). Les Cayapas-Colorados se seraient établis à l’est de cette zone (Idem : 17). En fait, Milagro-Quevedo, aussi bien que Manteño et Huancavilca, seraient des descendants des Cayapas-Colorados (Estrada, 1979 a : 70). Cette migration aurait eu lieu en plusieurs étapes : les premiers à arriver sur la côte (à Esmeraldas, plus précisément), auraient été les Cayapas, alors que les Colorados, d’influence jivaro et chibcha plus marquée, seraient arrivés plus tard dans le Guayas, s’étendant ensuite jusqu’à Loja (Idem : 87). C’est pour cette raison qu’ Estrada insista sur le lien existant entre les cultures du littoral équatorien de la période d’intégration. La culture manteña se serait caractérisée par son importante industrie lithique, la navigation et la représentation récurrente du félin (Estrada, 1957 c : 37), ainsi que par le développement de concentrations urbaines et de centres cérémoniaux (Estrada, 1957 a : 173), comme celui de Salango (di Capua, 1962 : 63).

À son tour Milagro démontre qu’elle est une culture porteuse d’éléments du nord et du sud à travers l’Équateur. C’est le creuset où se fondent les métallurgies colombiennes et péruviennes, donnant comme résultat un art autochtone (Estrada, 1952 b : 50).

Les cultures Milagro et Quevedo se différencient effectivement au niveau de leurs types céramiques (Estrada, 1957 a : 32). Toutefois, les deux cultures auraient reçu des influences manteñas ; elles partageaient en outre un culte à la fertilité (Idem : 46). Estrada mentionne également l’existence d’une influence stylistique entre Tolita et Milagro (Ibidem : 167). Il associe aussi Milagro à une occupation tardive (1957 b : 17), qui aurait peu évolué jusqu’à l’arrivée des Incas (Estrada, 1979 a : 68). La culture Huancavilca, quant à elle, s’est caractérisée par une subsistance basée sur la pêche, et des enterrements dans des urnes, ainsi qu’un culte au pélican, à la chouette, au lézard et au serpent (Estrada, 1957 c : 39).

Enfin, il convient de noter que, même si les recherches d’Estrada sur les cultures du littoral équatorien sont fortement teintées de diffusionnisme, elles ont contribué à éclairer considérablement le panorama et la dynamique culturels de la côte équatorienne préhispanique.


CONCLUSION

Il ne fait aucun doute qu’Estrada a ouvert l’horizon de l’archéologie équatorienne, en particulier à travers ses recherches sur le littoral. Ses disciples ont en partie prolongé son travail, par la création du groupe de Guayaquil (Idrovo, 1990 : 41), alors que les missions étrangères arrivées dans le pays quelques années plus tard ont développé et approfondi les champs de recherche lancés par les études d’Estrada, qu’il n’a pas eu le temps de mener en raison de sa mort prématurée : on citera par exemple les recherches de la mission espagnole dirigée par Alcina Franch sur la Tolita.

Les penchants collectionneurs d’Estrada ont ensuite été critiqués, au même titre que le côté invraisemblable de la théorie du contact transpacifique ou encore le caractère caduque de son tableau chronologique. Il est clair que ces mises en doute sont anachroniques : s’il est très facile de dénigrer les archéologues ayant travaillé à d’autres époques avec un regard du XXIème siècle, c’est aussi absurde et oisif. Il est beaucoup plus constructif en revanche d’insister sur la contribution que son travail a signifié pour cette époque – malgré les erreurs, inhérentes et nécessaires au progrès de la tâche scientifique -, et de tirer des conclusions quant à ce que son expérience nous enseigne à nous archéologues équatoriens aujourd’hui. Dans le cas d’Estrada, sa passion désintéressée pour l’archéologie, la conscience de percevoir son travail comme un service au pays plus que comme un moyen de satisfaire des intérêts économiques ou politiques personnels, la minutie manifestée dans le processus de recherche, et finalement la volonté de dépasser la simple « archéographie » en cherchant à donner un sens aux objets trouvés grâce à l’utilisation d’outils interdisciplinaires – entre autres aspects.

Ces qualités dignes d’admiration – en particulier dans le contexte actuel de l’archéologie en Équateur – expliquent sans doute pourquoi, même s’il n’avait reçu aucune formation universitaire archéologique, Estrada a fait honneur à la profession, ce qui aujourd’hui revêt une importance particulière dans le débat portant sur qui sont réellement les archéologues en Équateur. Suffit-il d’un simple diplôme universitaire ? Quelle formation archéologique donne-t-on actuellement en Équateur ?


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