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miércoles, 4 de julio de 2012

Eugenio Espejo, l’influence française chez l’écrivain et le précurseur


Par A. Darío Lara (Traduction: Émilie Barberet et Claude Lara) et en annexe, «ESPEJO, précurseur de l’Indépendance de l’Équateur. Agent et propagateur dans son pays de l’influence intellectuelle et politique française (1747-1795) » d’Édouard Clavery (reproduction partielle). 

(Bulletin de l’Académie Nationale d’Histoire, volume LXXIII – N° 155-156 – Quito, 1990) 

COMMUNICATION lors du «Simposio por los 250 años de la Misión Científica Franco-Española a la América Ecuatorial» (Symposium sur les 250 ans de la Mission Scientifique Franco-espagnole en Amérique équatoriale). 

Quito, 7-11 juillet 1986

Au fil des siècles, les grands événements de l’Histoire sont davantage jugés sur le fait par lui-même plutôt que sur les effets ayant radicalement transformé la vie de l’homme. Si nous jetons un coup d’œil rétrospectif sur le millénaire qui touche à sa fin, des faits comme la Renaissance, la Découverte de l’Amérique, dont nous nous préparons à célébrer le Vème centenaire, la Révolution française de 1789, dont on commémorera le bicentenaire dans trois ans, l’Indépendance de l’Amérique espagnole au XIXème siècle, etc., nous remarquons que les conséquences de ces événements ont eu une profonde influence sur la vie de l’humanité, et pèse encore aujourd’hui sur la majorité des peuples.
Le Symposium organisé du 7 au 11 juillet 1986 à Quito sur « les 250 ans de la Mission scientifique franco-espagnole en Amérique équatoriale », ainsi que le Colloque international «La Condamine », organisé par le Professeur Charles Minguet, Président-fondateur du «Centre d’Études Équatoriennes» et Directeur de l’Institut ibéro-américain de l’Université Paris X-Nanterre, qui s’est tenu à Paris les 22 et 23 novembre 1985, et le Colloque « L’Académie des sciences et la Figure de la Terre », du 29 au 31 janvier 1986, avec le soutien de l’Académie des Sciences de Paris… ont rappelé un fait fondamental concernant le développement de la science, dans l’histoire des pays particulièrement impliqués dans ce grand chapitre du XVIIIème siècle. «La plus grande œuvre que les Sciences aient entreprises» (1) selon d’Alembert, en référence au travail de la détermination de la véritable forme de la Terre; mission confiée par l’Académie des Sciences de Paris à ses scientifiques qui organisèrent ces deux expéditions historiques.
Si de telles expéditions ont enrichi la connaissance de notre globe, elles contribuèrent également à une nouvelle découverte de notre continent et, comme le résuma justement le R.P. José María Vargas, l’historien de notre culture, «Pour la Science, l’année 1735 doit être considérée comme celle de la découverte de l’Amérique» (2). Il existe en effet une relation très étroite entre le mois d’octobre 1492 et le mois de mai 1736, année où les Académiciens français arrivèrent au siège de l’Audience royale de Quito.

I. LA MISSION DES GÉODÉSIENS FRANÇAIS

Si on analyse les écrits des historiens qui se sont intéressés à notre passé et se sont référés au XVIIIème siècle, l’on remarquera qu’ils ont tous souligné l’influence que cette mission exerça, surtout à l’Audience de Quito, et qu’ils ont mis en relief les effets ressentis sentir, aussi bien au niveau du développement scientifique que du progrès de certaines idées qui devaient culminer avec la transformation politique du XIXème siècle grâce, en particulier, au travail de quelques penseurs dont les plus illustres représentants sont: Pedro Vicente Maldonado, le Père Juan de Velasco, Eugenio Espejo… En effet, mentionner l’œuvre de la Mission française – comme l’ont fait plusieurs auteurs – s’est établir immédiatement un lien avec le développement de la science, les idées de ce siècle et de ses principaux protagonistes, parmi lesquels se distingue le nom de celui qui incarna le désir de transformation de son époque et qui devint non seulement le prophète, l’apôtre de son peuple, le grand «précurseur» de notre indépendance, mais également la personnification du «nouvel homme américain», libéré après des siècles de domination.
Précurseur de l’émancipation latino-américaine, qualité unanimement reconnue par tous ceux qui ont retracé sa biographie, Espejo nous offre, en outre, une synthèse admirable des idées du XVIIIème siècle; idées que les membres de la Mission française – inspirés par les auteurs qui devaient par la suite élaborer l’Encyclopédie, comme je vais le rappeler – contribuèrent discrètement à diffuser, alors qu’ils accomplissaient la tâche difficile dont les avait chargé l’Académie des Sciences de Paris.
Lorsque l’on évoque l’œuvre des Académiciens dans nos montagnes rustiques ou dans les salons de l’aristocratie créole de Quito, Riobamba, Cuenca, comment ne pas penser à ces réflexions de Raymond Aron : «Toutes les sociétés ont eu leurs scribes, qui peuplaient les administrations publiques et privées; leurs lettrés ou leurs artistes, qui transmettaient et enrichissaient l’héritage culturel; des sages qui déchiffraient les secrets de la nature et enseignaient aux hommes à soigner les maladies ou à vaincre sur les champs de bataille» (3). Naturellement, le cadre dans lequel ont lutté Godin, La Condamine, Bouguer, Jussieu – ce médecin admirable, Vincent de Paul entre les condamnés à l’enfer des mines de Zaruma ou de Potosí, entre les pestiférés de Cuenca, de Guayaquil ou de Lima – leurs combats n’étaient pas des affrontements contre leurs semblables, mais face aux rigueurs de la nature et, plus grave encore, contre la cruauté des exploitants dans les mitas (travaux forcés) et les encomiendas.
J’omettrai l’analyse de la situation politique, sociale, économique de notre Audience au cours des années 1740, à l’arrivée de la Mission française. Toutefois, il serait indispensable de rappeler le bas niveau d’études, en particulier, dans le domaine des sciences et de la recherche de nos universités. Tous sont unanimes sur ce point. Personne n’ignorait le retard des colonies espagnoles au XVIIIème siècle. «Pour juger avec justesse l’état de l’instruction publique à l’époque de la colonie, écrivit González Suárez, il ne faut pas oublier que le niveau d’études commençait à décliner dans la Péninsule et ainsi les établissements d’instruction publique de la colonie ne pouvaient qu’endosser la même calamité que ceux de la Métropole» (4). Et cet illustre historien reconnaissait que «Le tableau que nous venons de dresser n’est pas flatteur, mais nous ne devons pas déformer la réalité pour courtiser la vanité de nos compatriotes…» (5).
Si ce retard, en particulier dans le domaine des sciences expérimentales, était général, cela ne signifiait pas que «les ténèbres de la colonie» étaient si lugubres ou si totales, comme l’ont dépeint certains apôtres de «la légende noire». «Les classes créoles, écrivit Leopoldo Benites Vinueza, avaient atteint un haut niveau d’instruction au XVIIIème siècle, ce qui n’aurait rien d’exceptionnel dans le cas d’Espejo, sauf que lui provenait des castes serviles» (6). Toujours selon l’auteur cité, «à leur arrivée à Quito, les Académiciens français trouvèrent un haut lieu culturel qui les surprit» (7). En effet, on ne peut pas oublier l’œuvre admirable réalisée dans d’autres domaines, comme la culture des arts: Quito en était le plus brillant témoignage. On ne doit pas oublier non plus l’action des missionnaires: Franciscains, Dominicains, Jésuites, etc., comme l’ont rappelé des historiens si importants tels que Pío Jaramillo Alvarado, González Suárez, Julio Tobar Donoso, entre autres, et dont la pensée pourrait se résumer en ces lignes d’Alberto Muñoz Vernaza: «Les prouesses de cette Épopée (en référence aux missions), qui n’ont pas eu d’équivalent dans l’histoire universelle de la civilisation, causent encore l’admiration de ceux qui les étudient, par le courage, la persévérance dans les souffrances, le détachement et l’abnégation de ceux qui souvent les effectuèrent au prix du martyre…» (8).
Pour en revenir à notre Mission française, n’oublions pas que la présence des Académiciens contribua à la diffusion de livres, de revues, même si La Condamine eut l’idée d’introduire quelques produits de Paris: bijoux, tissus fins, chemises et mouchoirs en soie, etc.; des produits tellement appréciés par l’élite créole de l’Audience: «Nous faisons allusion à ces articles, remarque magnifiquement Gabriel Cevallos García, non par malveillance envers les scientifiques français, mais parce que de telles marchandises influencèrent la mode et les coutumes de l’Audience» (9). Ce même historien ajoute: «Les Français arrivèrent avec une cargaison d’instruments géodésiques et une grande quantité de livres» (10). Sans compter aussi le nombre d’idées qui, peu à peu, allaient conquérir certains adeptes, à commencer par notre illustre Pedro Vicente Maldonado. Il chercha le contact avec les Français et ce qu’il n’avait pas appris à l’université, il l’apprit de : Godin, Bouguer, Jussieu, La Condamine en particulier. Nous connaissons les résultats et l’apogée d’une brève mais brillante carrière, celle de notre compatriote, qui honora son pays à Madrid, à Paris et à Londres. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rappeler cette figure emblématique au Colloque de Paris, en me référant à cette personnalité (11).
Évidemment, il s’agit d’un cas exceptionnel. À juste titre, dans Ecuador cultura y generaciones, livre d’une grande profondeur pour pénétrer dans la réalité culturelle de l’Équateur, Juan Valdano se réfère à «la réflexion sur la pensée nationale», en mentionnant de manière insistante le nom de Maldonado, et celui du Père Juan de Velasco, comme des précurseurs du XVIIIème siècle, qui «se rendirent compte de ce que nous sommes et de comment nous sommes» (12). Dans de brillantes pages, après avoir vanté le rôle fondamental de Maldonado, de Velasco dans la formation de «la conscience de l’identité propre», de «l’acquisition d’une nouvelle sensibilité face à la temporalité historique», il ne pouvait pas oublier, au cours de ce XVIIIème siècle, Juan Bautista Aguirre: «la meilleure preuve native de littérature baroque apparut, au niveau national et continental, tardivement: au milieu du XVIIIème siècle sous l’égide de Juan Bautista Aguirre ». Pas plus qu’il ne pouvait oublier Eugenio de Santa Cruz y Espejo, fondateur de «la Escuela de la Concordia», de «Primicias de la Cultura de Quito», premier journal de l’Audience, et surtout le «Précurseur».
Au passage, je ferai remarquer qu’en évoquant l’œuvre de notre premier historien, Juan Valdano mentionne le nom d’un français, Voltaire, en suggérant que: «Le Jésuite de Riobamba se joignait ainsi au plus avancé de la pensée historique de son temps, et inscrivait son œuvre à l’intérieur de ce courant que Voltaire avait inauguré depuis 1751 avec la publication du Siècle de Louis XIV et, plus tard, avec L’Essai sur les Mœurs, et selon laquelle l’Histoire doit avant tout prétendre à donner de grands cadres relatif à la culture et à la civilisation des peuples… » (13).
Je me réfère ici à l’influence que le passage de la Mission française exerça sur la vie coloniale, sur le progrès des sciences et des idées. Les témoignages sur lesquels s’appuie cette affirmation sont irréfutables. Je commencerai par mentionner le nom de celui qui pénétra le mieux cette société de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle: Alexandre de Humboldt. Charles Minguet, dans son magnifique livre Alexandre de Humboldt Historien et Géographe de l’Amérique Espagnole (1799-1804), résume en ces lignes la pensée du savant et de l’explorateur: «à Ibarra – nous sommes au mois de janvier 1800 – Humboldt prend conscience de l’importance qu’a eue, pour les scientifiques métisses, l’expédition de La Condamine et de Bouguer… il attribue ce goût pour la recherche scientifique à l’influence exercée par l’expédition de Bouguer et de La Condamine sur ces régions» (14). Et Minguet fait référence à l’enthousiasme de Humboldt, lorsque dans cette ville d’Ibarra il rencontra le jeune scientifique Francisco José de Caldas. Néanmoins, il préféra comme compagnon de voyage Carlos Montúfar y Larrea, fils du Marquis de Selva Alegre, Monsieur Juan Pío Montúfar.
Je n’irai pas plus loin dans ce récit, retenons seulement que la plus haute autorité scientifique de l’époque reconnut avec enthousiasme le travail de la Mission française. De plus, comme j’ai mentionné le jeune Carlos Montúfar, rappelons également que le père de celui-ci fut l’ami et le protecteur de notre Espejo et ainsi, comme l’écrivit si bien Benites Vinueza: «Le Rousseau indien serait à la recherche d’un Émile noble et il le trouva chez le jeune Juan Pío de Montúfar, Marquis de Selva Alegre…» (15). Après le nom de Voltaire, on mentionne celui de Rousseau, parmi les auteurs les inspirant jusqu’à la fin du XVIIIème siècle.
De son côté, le remarquable essayiste et diplomate mentionné, Leopoldo Benites Vinueza, écrivit: «Il y avait dans le Quito colonial de l’époque d’Espejo un certain souci rénovateur. Il provenait certainement de l’influence exercée par les Académiciens français arrivés pour mesurer l’arc du méridien terrestre» (16). Juan Valdano, d’autre part, commence le chapitre VII du livre mentionné plus haut avec ce sous-titre suggestif: «L’arrivée des Français et le réveil des inquiétudes» (17). Peu de pages sont d’une si grande valeur, si exactes que son étude sur les générations «comme porteuses d’une cosmovision propre à chaque moment du développement de la société», comme celles de Valdano dans lesquelles il proclame: «Le fait qui mit à flot les nouvelles préoccupations intellectuelles… fut la visite des scientifiques français de la Commission géodésique, qui arrivèrent à Quito au milieu de l’année 1736» (18).
Je ne peux passer sous silence ces quelques phrases de l’un de nos plus brillants écrivains de ce siècle, qui comme peu d’autres, par ses travaux de recherche faits à Paris sur l’étude de la vie et des relations entre les deux peuples publiés par la suite dans une prose magnifique, tout en étant l’un des plus grands poètes de notre littérature. J’ai mentionné Jorge Carrera Andrade qui, en faisant référence aux «relations culturelles franco-équatoriennes», écrivit les passages suivants que je traduis du français, car je n’ai pas eu connaissance qu’ils aient été publiés en espagnol:
«L’arrivée de l’Expédition française en Équateur signifia le premier contact de la culture française avec l’Amérique espagnole… On doit à cette mission la découverte scientifique de l’Amérique, événement dont la répercussion fut double, dans les colonies et en France, où il exerça une influence indiscutable, particulièrement dans le développement de la pensée… La visite de la Mission envoyée par la France en 1736 amorce l’histoire de la science en Équateur, ainsi que des relations culturelles franco-équatoriennes. Ce n’est ni avec l’épée ni avec l’arquebuse qu’arrivèrent les hommes de l’expédition française, mais avec les instruments scientifiques qui leur permettrait de dévoiler les secrets de la nature américaine... La présence des Académiciens en Équateur stimula les activités culturelles, mais en même temps donna lieu à un courant d’idées nouvelles qui aboutit à l’indépendance de la colonie et à l’instauration de la République. Ce fut le début de l’attraction que la France allait exercer sur les meilleurs esprits durant le reste du XVIIIème et de tout le XIXème, jusqu’à nos jours…» (19).
Carrera Andrade, équatorien, dont la culture fut l’une des plus raffinées et des plus vastes, savait par expérience ce que signifiait cette «attraction». Son œuvre poétique commença par suivre les traces de Francis Jammes, ensuite celles d’Apollinaire et de Saint-John Perse, d’Éluard et d’Yvan Groll, etc., qu’il traduisit à l’espagnol. Néanmoins, l’analyse de Carrera Andrade ne s’arrêta pas là, et dans l’étude que j’ai citée il rappela comment, grâce aux Académiciens français, les terres de l’Équateur avec leurs données scientifiques se propagèrent en France ainsi que leurs témoignages sur son art et les noms de quelques compatriotes. «Les intellectuels de Paris, écrivit-il, commencèrent à s’intéresser à l’histoire et à la nature d’un pays ignoré jusqu’alors. L’influence des écrits de La Condamine se fit encore sentir chez des penseurs comme Voltaire, Madame de Graffigny, Marmontel, les abbés Gentil et Raynal…» (20).
Peu de chapitres de notre histoire furent aussi brillants et prometteurs que lorsque s’amorcèrent les relations entre la future République de l’Équateur et de la France, grâce à la présence des Académiciens français à Quito.

II. FRANCISCO JAVIER EUGENIO DE SANTA CRUZ Y ESPEJO

Dans cette ville de San Francisco de Quito, où arrivèrent en mai 1736 les Académiciens de la Mission française, quatre ans après que La Condamine, le dernier de ceux-ci, quitte définitivement l’Audience en 1743, naquit en 1747 Francisco Javier Eugenio de Santa Cruz y Espejo. Personnellement, il ne connut aucun Académicien et il ne rencontra probablement pas le pauvre Jussieu, lorsqu’il rentra en France en 1771, malade et vieilli après avoir parcouru notre Amérique trente-cinq ans durant. Néanmoins, le souvenir des Français et de leurs travaux était encore très présent. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’Espejo, au cours de ses études, s’informe au sujet de la Mission française. «Il cherchera avec anxiété, écrivit Antonio Montalvo, l’un de ses biographes, les œuvres que laissèrent éparpillées dans divers lieux les scientifiques de la Mission géodésique et il se passionnera de celles qui arrivaient d’Europe subrepticement. Il amassera, en conversation directe, cette expérience profonde et incommensurable de la vie coloniale, ce qui en fit l’un des plus grands transformateurs sociaux, un authentique apôtre de l’humanité» (21).
De ces lignes, retenons surtout ces paroles qui seront confirmées ci-dessous: «il cherchera avec anxiété les œuvres qu’ils laissèrent… il se passionnera de celles qui arrivaient d’Europe subrepticement».
Voici donc notre métisse quiténien étudiant la médecine, les lois, le droit canonique… mais la médecine avant tout, puisqu’en 1767, à vingt ans, il devient docteur. Souvenons-nous également que le 22 mai de cette même année, eut lieu le soulèvement populaire des «quartiers de Quito», plus connu dans l’histoire comme «la révolution des Estancos» (monopole royal concernant des produits comme le tabac, les alcools, les timbres, la poudre…). Deux années plus tard, en 1769, Espejo assistera à un autre événement: l’expulsion des Jésuites. Ces deux faits influenceront profondément la pensée, la vie d’Espejo.
Je ne vais pas m’attarder sur les détails de sa biographie, bien connue chez nous, ni sur la qualité de ses études qui reflète les déficiences et la médiocrité de son époque. À cette époque, à Quito, «La médecine, écrit González Suárez, était inconnue et Espejo se consacra à son étude et obtint l’autorisation de l’exercer» (22). Le même auteur ajoute: «L’étude de la médecine était alors très simple, très courte et très facile: il ne s’agissait pas de la médecine que l’on apprend en tant que science, mais plutôt de celle que nous appelons maintenant médecine domestique: Espejo se consacra avec ardeur à l’étude de livres et à l’observation de la nature…» (23).
Il ne se contenta pas d’étudier la médecine. «Homme à vocation de savant, Eugenio Espejo, par lui-même, acquit une imposante érudition et en son temps, il accumula la plus grande quantité de connaissances, dans de nombreuses sphères du savoir humain», écrit Jorge Carrera Andrade, qui ajoutait: «jurisconsulte, homme de science, écrivain satirique, latiniste érudit, Espejo peut être considéré comme le maître et l’inspirateur lointain de Montalvo, même s’il ne voit pas avec sympathie les écrivains espagnols du Siècle d’Or…» (24). Ne soyons pas surpris de l’éloge de celui qui a peut-être étudié le plus attentivement l’œuvre du célèbre natif de Quito. González Suárez écrivit: «Espejo, sans aucun doute, l’Équatorien le plus connu et le plus extraordinaire parmi tous ceux qui sont devenus célèbres en politique; Espejo fut l’un de ces esprits supérieurs, dont la vision intellectuelle dépasse largement l’horizon des idées banales, admises et acceptées comme des vérités indiscutables à l’époque… Sans conteste, c’est l’auteur le plus érudit et l’écrivain le plus prolifique et varié parmi tous ceux de l’époque de la colonie…» (25).
Lors de sa formation puis de son activité d’écrivain, on mentionna ce que Benites Vinueza appelle «l’anti-espagnolisme» d’Espejo, résultant de sa réaction contre la domination de la péninsule et qui se manifesta à travers «sa méconnaissance des grands écrivains espagnols; à part quelques références à Frère Louis de Grenade comme prédicateur, on ne sent pas chez lui la trace du grand style hispanique du Siècle d’or… ni même de Góngora, il ne semble pas en être l’admirateur… » (26). «Il rompt volontairement ses liens avec ses racines hispaniques, ce qui explique la densité de sa prose, l’absence de grâce, étant donné que ses lectures françaises ne furent pas suffisantes pour qu’il s’invente un style propre», ajoute Benites Vinueza (27). Rien d’étonnant, en outre, à ce que nous trouvions dans ses écrits des critiques acerbes selon lesquelles le retard scientifique et la désorganisation sociale s’étendent à d’autres aspects négatifs, comme nous pourrons le signaler plus loin.
Je ne mentionnerai, ni n’analyserai ici les œuvres d’Espejo. Rappelons seulement que sa production va de 1779 à 1794 et que de sa plume, voici les titres les plus remarquables:
- 1779: Nuevo Luciano de Quito o Despertador de los ingenios quiteños, en Nueve conversaciones eruditas para el estímulo de la Literatura;
-1780: Marco Porcio Catón, où il se propose de tirer au clair les objections faites par son Nuevo Luciano et d’en écrire la deuxième partie;
- 1780: La Ciencia Blancardina, censure prolixe de l’APPROBATION donnée par le Père Juan de Arauz, mercédaire, pour que soit publiée l’Oraison funèbre de Ramón de Yépez, prononcée le 15 juin 1780, à la mort de Manuel Pérez Minayo y Giraldo (14 décembre 1779), Évêque de Badajoz, du Conseil de sa Majesté;
- 1781: Retrato de un Golilla, dizains d’une «satire atroce, sanglante et séditieuse, dont tout tribunal pouvait condamner Espejo à la prison à perpétuité»;
- 1785: Reflexiones sobre el contagio de las viruelas, œuvre scientifique du médecin, considérée de «plus grande maturité»;
- 1792: Primicias de la Cultura de Quito, naissance du journalisme équatorien.
À ces titres essentiels il faut ajouter une longue liste de «lettres», de «défenses», de «sermons», de «panégyriques» que pour diverses raisons il est appelé à écrire pour sa défense, pour défendre ses idées, suggérer de grands projets, comme dans son «Discurso a la Ciudad de Quito», écrit à Bogota, en 1789. Son œuvre englobe ainsi quinze années; rédigée dans un milieu adverse, il se voit ainsi dans l’obligation de cacher son nom; avec des difficultés qui à l’époque semblaient insurmontables, raison pour laquelle nous pouvons la qualifier d’abondante et d’extrêmement variée.

III. ESPEJO, L’ÉCRIVAIN

Ce qui m’intéresse ici et qui constitue le point essentiel de la présente étude, c’est l’examen de l’influence qu’eurent sur la composition de certaines de ses œuvres les idées de son siècle, les lectures des auteurs français si souvent cités par Espejo.
Évidemment, selon plusieurs écrivains, Espejo savait le français. «On remarque, affirme Benites Vinueza, qu’Espejo lisait le français et connaissait les œuvres de Rousseau, de Voltaire et des encyclopédistes qui préparèrent le mouvement révolutionnaire» (28) et ce même auteur ajoute: «… il dut largement profiter des doutes qu’avaient semé les Académiciens car il est certain qu’il lisait le français et qu’il avait une connaissance des auteurs qui en Europe opéraient une grande transformation des idées en matière scientifique, ainsi qu’au niveau de l’ordre social et politique»(29). «Il s’amuse à citer des auteurs français tels que Voltaire, dont l’Henriade lui vaut une admiration chaleureuse, et de Rousseau dont on sait, par les notes anonymes figurant dans le manuscrit publié par González Suárez, qu’il connaissait l’Émile et la Préface de l’Encyclopédie, précise encore Benites Vinueza (30).
En énumérant les auteurs français, connus ou mentionnés par Espejo, j’ai pu établir une liste assez complète. Ainsi nous avons:
- González Suárez, lorsqu’il signale que «tous (les) trois discours sont travaillés selon le modèle de la prédication française solennelle…» (31), il mentionne Massillon et Neuville;
- Juan Valdano, au sujet de l’influence de la culture française du XVIIIème siècle, cite Malebranche, Bossuet, Fénelon, Fontenelle, et les francisés, tels que Frère Jerónimo Feijoo;
- Jorge Cadena Andrade, après Erasme, voit dans l’œuvre d’Espejo les influences de Pascal, de Massillon, de Bossuet et écrit: «Espejo était fasciné par la culture française et se consacra à diffuser les enseignements de l’Encyclopédie en Amérique. Il admirait Voltaire, Pascal et Rousseau et voyait dans leurs doctrines philosophiques le salut pour l’homme du Nouveau Monde» (32).
- Leopoldo Benites Vinueza, après Voltaire et Rousseau, mentionne les encyclopédistes français ainsi que des scientifiques tels que Réaumur, Buffon, le botaniste Tournefort, dont Espejo recommande les œuvres, outre celles de Descartes, du Père Dominique Bouhours, etc.;
- Menéndez Pelayo fait référence à l’influence du jésuite Dominique Bouhours.
Ce qui est curieux, c’est que tous les auteurs cités ci-dessus, au moins pour ceux que j’ai pu consulter à Paris -où malheureusement je n’ai pu disposer d’œuvres essentielles, parmi plus d’une centaine qu’offre Samuel Guerra Bravo, dans la présentation du superbe volume «Primicias de la Cultura de Quito», édition fac-similé (33)- tous ou presque se contentent de citer les auteurs français et d’ajouter des remarques très générales. En réalité, à l’exception de quelques paragraphes de Benites Vinueza, on ne définit pas pleinement cette influence, qu’on ne donne de détails plus précis sur la manière dont s’est fait ce contact. Ni quelles lectures, quelles œuvres des Français inspirèrent Espejo lors de l’élaboration de ses travaux, de ses théories politiques, sociales, éducatives et, bien sûr, en ce qui concerne ses idées indépendantistes. Malheureusement, c’est l’un des défauts de notre système d’enseignement, voire un manque notoire de sérieux historique ou de rigueur dans la recherche.
Dans les pages 219 à 258 de El hombre de letras: Eugenio Espejo, où Arturo Andrés Roig établit un «INDEX DE CONCEPTS DU NUEVO LUCIANO» (34), il emploie plusieurs termes évoquant des auteurs français. C’est une clé précieuse qui permet de mieux apprécier l’admirable érudition d’Espejo et sa profonde connaissance de ces auteurs mentionnés.
Étant dans l’impossibilité d’analyser dans cette présentation les influences de si nombreux auteurs – travail qui ne nécessiterait non pas un, mais plusieurs volumes – je me contenterai aujourd’hui de feuilleter avec vous quelques-uns des sept «Diálogos» de La Ciencia Blancardina, afin d’y admirer le critique de son époque, celui de l’oratoire et des programmes d’étude de la colonie. Je rappellerai ensuite comment le lecteur des Encyclopédistes et celui qui diffusa la «Déclaration des Droits de l’Homme», s’inspira essentiellement des auteurs français avec lesquels il présente par sa pensée des analogies surprenantes, n’ont décelées jusqu'à ce jour.
Dans les neuf «Diálogos» du Nuevo Luciano comme dans les sept de La Ciencia Blancardina et dans la plus grande partie de ses écrits, Espejo essaya de réformer la vie coloniale, en critiquant le système politique, économique, éducatif, social, et en même temps il se présentait comme l’apôtre de la démocratie, en proclamant que le meilleur gouvernement consiste à penser «avec la plus grande exactitude ce que l’on doit aux intérêts du prince et au bonheur de ses sujets». Il combattit fermement l’oratoire de son époque, les prédicateurs et les orateurs qui apportent bien peu ou rien à leurs auditeurs. La Ciencia Blancardina, en particulier est une attaque contre le Père Juan de Arauz en raison de son «Approbation » de l’Oraison Funèbre du Vicaire de Tumbaco, Ramón Yépez, «Approbation» dans laquelle apparaissent des phrases extrêmement dures pour l’auteur du Nuevo Luciano (35), où il s’agit en réalité d’analyser toute une époque, et tout un système. Dans son combat titanesque et inégal, Espejo, dans ses critiques, trouve des arguments chez les auteurs français. Nous allons donner quelques noms:
- Claude Fleury (36), prêtre et écrivain, confesseur de Louis XV, secrétaire de Bossuet, fut l’auteur d’une Histoire ecclésiastique, en vingt volumes, publiée entre 1691 et 1720. Cette œuvre reçut les félicitations de Desfontaines et même de Voltaire, qui vantait «les discours préliminaires comme très au-dessus de l’histoire». L’érudition et le sens critique d’Espejo trouvèrent chez Fleury, les fondements pour lutter contre les institutions ecclésiastiques et leur décadence pour orienter les réformes et réorganiser les études.
La lecture de certains paragraphes du «Diálogo Sexto», dans lequel interviennent Mera, Murillo et Blancardo (qui représente le Père Arauz, frère mercédaire, et sa censure du Nuevo Luciano contre laquelle sont dirigés ces «Dialogues») nous permet d’admirer l’érudition de notre quiténien et l’âpreté de ses critiques contre l’oratoire de son époque, le mauvais goût et en particulier, l’abus des oraisons funèbres. Nous apprécierons d’autre part la haute idée qu’il se fait de la France et de ses orateurs sacrés si élogieusement mentionnés. Rappelant que «Platon, en ce qui concerne la Grèce, nous fait nous rendre compte de l’extrême ridicule où arrivaient ces cérémonies, car son Menexeno n’est rien de plus qu’une gentille moquerie des oraisons funèbres », Mera (c’est-à-dire Espejo) dit au Docteur Murillo:
«Mera.- …Ahora que he traducido estos pasajes de este antiguo sabio, me acuerdo que Fleury es del mismo dictamen; y cree que es una burla finísima de las dichas oraciones. Pueden Uds. leer el discurso sobre Platón, que escribió este docto y erudito Abad (Fleury).
Murillo.- Pero que, Señor Doctor, ¿acabadas las oraciones de los Padres, no tendremos otros buenos modelos qué imitar?
Mera.- Ya haremos memoria de ellos. Ud. advierta siempre que desde el sexto siglo de la Iglesia (como lo hemos reflexionado algunas veces en nuestras pasadas conversaciones), se fue perdiendo el buen gusto para la santidad de las letras. Pero desde fines del décimo quinto siglo, se empezó a reformar aquel abuso de las oraciones fúnebres; y en los días más inmediatos a nuestra edad, llegó al auge de su dignidad y gloria la oratoria sagrada, y mucho más la admirable belleza de los panegíricos fúnebres. En Francia, principalmente, que ha sido y es el teatro de las ciencias, la restauradora de la antigua elegancia, y la depositaria fiel de la verdadera elocuencia, es donde se ven con más frecuencia elogios de esta naturaleza. Poseídos los franceses del espíritu de gloria, honran la memoria de sus difuntos, de aquellos que fueron útiles a la profesión literaria con su eminente doctrina, al Estado con sus consejos o con sus hazañas militares, y a la Religión con escritos instructivos o con su vida edificativa.
Blancardo .- Me alegro que tengamos hoy estos modelos. Con eso sabremos que también en los funerales hemos de oír predicar a la francesa…
Mera.- Será bien que Ud. los busque y lea y será mejor que se predique en aquel método francés, porque español no he visto… pero por lo que mira a su deseo de leer a los franceses, dígole, que lo hago con discernimiento. Neuville, Bourdaloue, Massillon, Mascaron, Fénelon, Fléchier, Bossuet tienen oraciones que se pueden predicar a los muertos a presencia del Dios vivo y dentro del santuario; porque nos edifican y mueven a la imitación de muchas virtudes cristianas… El Señor Bossuet, el Señor Tomás, el Señor Fontenelle y otros que he visto, que han dicho elogios de sus socios académicos, y vienen en la Historia de la Real Academia de las Ciencias, los han formado propios para pronunciarlos fuera del santo templo, o dentro de sólo las academias…» (37).
On remarque au passage qu’Espejo connaissait et lisait les «Mémoires de l’Académie royale des Sciences». La Condamine en apporta quelques exemplaires et contribua à leur diffusion à Quito. À plus d’une reprise, Espejo cite cette publication et l’on comprend pourquoi il avait connaissance de toutes les avancées scientifiques, ainsi que les nouvelles idées de ce siècle.
Si Espejo mentionne souvent Bossuet, Massillon, Bourdaloue, souvenons-nous que González Suárez avait affirmé que les «Tres Discursos» (sermons) composés par Espejo et prêchés par son frère le prêtre Juan Pablo, «sont travaillés selon le modèle de la prédication française solennelle dans le style de Massillon et de Neuville: le style est un peu déclamatoire et souffre de maniérisme … » (38), néanmoins, dans ses attaques contre les mauvais orateurs de l’époque et naturellement contre le Père Arauz, Espejo préféra nous donner quelques paragraphes d’un autre orateur français.
- Jules Mascaron (39), prélat et prédicateur de la Cour, qui devint célèbre en particulier pour son oraison funèbre à Anne d’Autriche, inspira à Espejo des réflexions admirables. Il nous offre quelques paragraphes très éloquents de l’oraison funèbre prêchée par Mascaron à l’occasion de la mort de Pierre Séguier, Comte de Gien, membre du Parlement, puis Chancelier et partisan de Mazarin pendant la Fronde. Il mentionne l’apostrophe de Monsieur Fléchier dans l’oraison funèbre du Maréchal de Turenne et il écrit: «Écoutez, celle-ci de Mascaron, figurant également à l’exorde de l’oraison funèbre de Pierre Séguier; et sachez que je la répète, parce que j’ai toujours voulu parler avec l’autorité d’exemples semblables: Parlez donc de ce grand sujet, de ce grand et illustre mort. Faites un nouveau tribunal de votre tombeau, et étendant votre autorité au-delà de votre mort, puisqu’elle ne l’a pas été au cours de votre vie, parlez dans cette illustre assemblée, non plus des différences des particuliers, ni des intérêts publics de l’État, mais du destin général et de la condition universelle de tout le genre humain. Dites-nous comment vous a semblé au moment de votre mort cette belle vie, qui ajoutait un si grand poids de gloire, au poids de vos années. Que pensez-vous de la splendeur de tant d’actions héroïques, lorsque la mort vous a fait adopter ce point de vue, d’où l’on découvre la véritable ampleur de toutes les choses qui ne se voient pas ailleurs, mais sous un faux jour, si propice à la tromperie ? …» (40).
La traduction est bien d’Espejo et ne plut pas à l’illustre archevêque qui déclara: «Nous faisons remarquer que ce passage est mal traduit du français: ce faux jour [falso día], signifiant fausse lumière ou fausse clarté, est une vile traduction du jour français. La dernière phrase est bien inopportune… » (41).
Blancardo ne partagea pas cette opinion, et après avoir écouté quelques paragraphes de l’exorde de Mascaron, il s’exclame: «Excellent! Je donnerais n’importe quoi pour parler ainsi!»
“Murillo- Arrojar el libriquín a los Batiojas ; no hay más remedio en el día, y ponerse a estudiar algo que importe.
Mera.- Los Padres (para que no perdamos el punto de vista), han compuesto sus exordios, ya excitando el dolor, ya alabando desde las primeras palabras al muerto o a algún o algunos personajes presentes, de todo lo que se infiere, que nada de esto han observado Merino y Blancardo. Pasemos adelante con la lectura de de la cláusula siguiente de la aprobación… »(42).
- Esprit Fléchier (43) est un prélat et un orateur français qui acquit à Paris une réputation de «bel esprit», ce que commentera comme nous le verrons Espejo lorsqu’il citera un autre auteur français. À plusieurs reprises, Espejo cite Fléchier et non seulement dans le sixième dialogue, comme je l’ai mentionné plus haut, présentant « l’apostrophe dans l’oraison funèbre du grand Maréchal de Turenne », comme un modèle en son genre.
- Louis Bourdaloue (44). Espejo, indigné par la comparaison de l’oraison funèbre du Docteur Yépez, qu’il combat, «aux sermons de tous les pères cités, et même à ceux de tous ceux que je ne nomme pas», met cette réflexion dans la bouche de son interlocuteur et lui donne l’occasion de mentionner le nom de ce célèbre prédicateur jésuite:
“Blancardo.- No sé qué miedo reverente me sorprendió; que no me dejó asemejar la oración fúnebre con los sermones de los Padres.
Murillo.- Le parecería (no lo dudo), que llamar semejante aquella a estas de los Padres era blasfemar y proferir una gravísima heregía.
Mera.- No se acordó que en Francia han llamado a Bourdaloue el Crisóstomo, y al Señor Bossuet el Agustino de estos tiempos, sin duda por la semejanza del sepíritu, que animaba a sus escritos...» (45).
Et à nouveau, défiant le Père Isla qui dans «Historia de su Fray Gerundio» fait les louanges de son frère, Espejo évoque le grand orateur français.
«Mera.- La verdad es, que ni ha llegado a la valentía siquiera del Padre Bourdaloue, no obstante que este Padre, habiendo ejercido con frecuencia la varia elocuencia del púlpito, confiesa en el exordio de la oración fúnebre de Enrique de Borbón, Príncipe de Condé, que era nuevo en este género de composiciones. Pero en todos estos hay un primor muy excelente. Los autores de los elogios fúnebres académicos usan de un estilo moderado y sencillo, y toda su elocuencia es simple, aunque al mismo tiempo adornada de mucho espíritu...» (46).
Fleury, Fléchier, Mascaron, orateurs peu connus, aux côtés de Massillon, Bourdaloue, Fénelon, Bossuet… Espejo les a lus et les citations sont si bien choisies, qu’après la Bible et les Pères de l’Église, il nous montre qu’il les consultait.
Laissant de côté cet aspect des réflexions d’Espejo, si nous passions à d’autres traits de notre auteur, nous verrons que des écrivains non moins célèbres des lettres françaises apparaissent souvent dans ses écrits, en particulier dans La Ciencia Blancardina. Je me contenterai de mentionner ici certains noms.
- René Descartes (47). Lorsqu’au sujet de l’oraison funèbre du Père Yépez, Espejo développe la notion selon laquelle l’ordre d’un sermon requiert de la méthode et qu’un bon orateur sacré doit enseigner à ses auditeurs, le Docteur Mera (Espejo) dit:
«Le fait même de penser pour parler avec plus de précision, ne peut dépendre ni de cette logique, ni de l’art de penser, moins encore d’étudier ou de lire, ou de voir tels ou tels objets (Espejo fait référence à la scolastique qu’il repousse avec force). Cette fonction dépend donc, de la nature même de l’entendement, dont l’essence est la pensée d’après Descartes (Cartecio), plus pure et noble, selon l’opinion la plus répandue. Toutefois l’entendement a besoin d’un art pour se former dans la direction des pensées et savoir modeler celles-ci avec justesse, ce qui les fait connaître scientifiquement. Selon lui, tout est clair ou obscur, et sa façon de penser sera brillante ou ténébreuse, confuse ou claire, stérile ou féconde…» (48).
Évidemment, nous sommes loin du Discours de la Méthode. Nous n’en trouvons plus ici qu’un écho lointain. «En dépit de toute la vivacité d’esprit, de toute sa force intellectuelle, Espejo semblerait avoir peu pénétré, ni même soupçonné, le doute méthodique, antécédent nécessaire, seul susceptible de donner toute sa portée au fameux «je pense, donc je suis»… Cependant, il n’en a pas moins retenu la conclusion principale et même si l’on peut dire le résultat capital, qui devient pour lui une force, un principe d’action: que l’essence de l’entendement, c’est la pensée. Toute la vie d’Espejo fut un acte de foi dans la raison, dans la capacité de l’homme à observer et réfléchir, à analyser les faits, les opinions, les conditions et à réagir ensuite sur son milieu… » (49). Mais, il ne fait pas de doute que pour tout son travail intellectuel, Espejo s’est inspiré du Discours de la Méthode et, surtout, des Méditations métaphysiques, ainsi que des Principes de la Philosophie, où il y trouva un fondement pour élaborer une conception plus exacte des sciences et, en particulier, de la biologie, débarrassée de tout postulat métaphysique.
- Blaise Pascal (50). Plus d’une fois cet auteur est cité dans les œuvres d’Espejo. Non pas tant l’auteur des Pensées, que celui des Provinciales, et plus que pour ses attaques contre les Jésuites, pour ses antagonismes contre les faux théologiens, contre les pseudo-philosophes et les casuistes. Jean Guitton, le grand philosophe et écrivain de notre époque, en référence à deux de ses collègues de l’Académie Française, l’un de gauche, l’autre de droite, commentait: «Je les ai tous les deux écoutés: ce sont deux contestataires-nés, comme Pascal, dont ils imitent les Provinciales: ironie, fausse candeur, imagination, indignation. L’ironiste exerce dans ce monde la magistrature du sens commun» (51).
Si je devais résumer en quelques lignes l’œuvre, la personnalité d’Espejo, je n’en trouverais certainement pas de plus exactes, de si appropriées que celles de Jean Guitton, illustre académicien et noble ami, pour pénétrer dans ce qu’il y a de plus authentique chez notre Espejo.
- Nicolas Boileau-Despréaux (52). Ironie, satire, critique… nous sommes bien sur le terrain d’un autre auteur favori d’Espejo : Boileau, l’auteur des Satires. Il ne pouvait pas trouver un auteur plus à propos pour alimenter ses satires, ses critiques contre le Père Arauz, contre la société et les coutumes de son époque, contre les déviances de l’éloquence sacrée et aussi pour justifier ses conclusions sur la nécessité de faire des réformes. Dans les Satires de Boileau, il trouva ce feu qui anima ses «Diálogos», ses critiques, au même titre que l’auteur français. Il sait qu’il s’attirera les attaques de ses victimes ou simplement de ceux qui sont dans l’incapacité de le comprendre. Dans La Ciencia Blancardina, comme dans son Nuevo Luciano, par l’intermédiaire des artifices d’un dialogue plein de digressions, parfois pesantes (Monsieur González Suárez le reconnaissait déjà lorsqu’il écrivit: «Espejo ne détint pas les qualités de la clarté ni de la concision. En outre, son opuscule de La Ciencia Blancardina fut écrit très rapidement, et il semble que l’auteur assoiffé du désir de se venger rapidement de ses émules, ne relut, ni ne corrigea avec soin son œuvre» (53), on remarque donc une grande connaissance de Boileau et de Descartes.
Dans le «Diálogo Séptimo», pour attaquer son ennemi en même temps que pour expliquer la préoccupation qu’il a de se justifier, de défendre sa « bonne réputation » et son intention apologétique, il cite cet auteur français:
«… Acordéme del famosísimo Boileau-Despréaux, que, viéndose asaltado de un tropel de adversarios, de quienes en sus anteriores sátiras había hablado con mucha libertad, siguió el gusto de Horacio e hizo su apología, al mismo tiempo que dio a luz la respuesta en su sátira nona dirigida a su espíritu. Así yo (tal cual es mi talento), debajo del pretexto de censura, con el lenguaje mismo de un populacho rudo, mis conversaciones han vuelto ridículos sus pensamientos; y de no vuelva Ud., mi Doctor Murillo, a leer su Marco Porcio Catón. Verá aun además que en el dicho papel he dibujado todo el plan, para sacar completa y algo útil la segunda parte del Nuevo Luciano» (54).
Et en poursuivant, Espejo cite en français douze alexandrins, «moquerie ironique de Despréaux», à qui il applique au «déplorable admis»: «Mais vous, qui raffinez sur les Écrits des autres. De quel œil pensez-vous qu’on regarde les vôtres? …» (55).
Toutefois, il ne propose pas une traduction. J’imagine la difficulté que lui aurait posée un tel travail. González Suárez le fit, en prose, mais constatons qu’il s’agit également d’une traduction très approximative et déficiente.
Espejo ne s’inspira pas uniquement de la lecture des Satires de Boileau. Intéressé par les thèmes des arts, des lettres, de la beauté en général, il ne fait pas de doute qu’il lut l’Art poétique, ainsi que le Traité du Sublime, traduction que fit Boileau d’un auteur également mentionné dans les «Dialogues» d’Espejo: Longin, de son vrai nom Caius Cassius Longinus, philosophe et rhétoricien grec (56), néoplatonicien, à qui ce Traité avait été attribué par erreur. En citant Boileau, Espejo se propose, d’une part, de justifier ses attaques contre les systèmes d’enseignement, et d’autre part de donner ses conclusions sur le besoin de réformer les études littéraires mises en place sous la colonie. Cette idée de réforme est l’une des constantes de sa vie, comme nous le verrons plus tard dans son «Discurso de Bogotá», ou dans les colonnes admirables de ses Primicias de la Cultura de Quito.
- Dominique Bouhours (57). Évidemment, Boileau ne fut pas l’unique auteur français qui mérita son attention et qui le guida dans le domaine de l’art, de la beauté. C’est avec raison que Leopoldo Benites Vinueza, figurant parmi les quelques auteurs ayant approché ce thème et donné certaines idées générales, mentionne élogieusement le jésuite Dominique Bouhours, critique et linguiste, ami de Boileau et de Racine, en outre célèbre pour sa polémique contre Port-Royal. À cette époque déjà, il exigeait le respect de l’usage et de l’emploi d’une langue précise, ce qui lui valut d’être considéré comme une autorité dans la science du langage, avec en particulier ses œuvres les Entretiens d’Ariste et d’Eugène et De la manière de bien penser dans les ouvrages de l’esprit. Il semble évident que la théorie du «bel esprit» d’Espejo s’inspira de certaines de ces pages. Selon ses propres confessions autobiographiques: «À l’âge de quinze ans, (Espejo) souhaita ardemment être connu pour son bel esprit, et même s’il atteint la célébrité des jésuites, la populace le méprisa, ainsi, adoptant des idées contraires, il se cacha le plus qu’il put, et il domina ainsi l’art de se dissimuler, de telle sorte qu’il tira un grand profit de ce que l’on pense beaucoup de mal de son talent, de ses connaissances et de sa littérature…» (58).
Ces lignes d’Espejo nous prouvent clairement que toute sa théorie du « bel esprit » est inspirée de Bouhours. Je reconnais que pour moi ce fut une révélation, et je considère les réflexions qui suivent comme les plus belles de l’œuvre d’Espejo et, en même temps dans notre littérature, comme l’un des plus grands hommages rendus à la France. Dans le « Diálogo séptimo » de La Ciencia Blancardina, Mera (Espejo), toujours préoccupé par les critiques sur son Nuevo Luciano, écrivit:
« Un hombre, que tenga mediano talento, sabe que por más que se entristezca viendo la ajena habilidad; por más que la desee, y quiera colocar en su cabeza y en sus potencias el bello espíritu de otros, no ha de conseguir disminuir y tomar para sí un átomo el más imperceptible (si así puede decirse), de sus talentos y prendas mentales. Pero ¿qué hará en caso semejante, este hombre que goza de ese entendimiento mediano?... Si este entendimiento mediano lo concibe así (como no dudo que así lo concebirá), se rendirá gustosamente a alabar y engrandecer a Dios en los elogios de las perfecciones del humano espíritu. ¡Qué lejos estará de entristecerse de que ninguno tenga y le posea!
Murillo.- Parece que volvemos a nuestra conversación del criterio del buen gusto; porque esta reflexión viene a caer sobre la existencia y la suposición de un bello espíritu. En efecto, que, si yo le hallase, cantaría solemnemente un Te Deum laudamus, te Dominum confitemur; pues es una especie de milagro.
Mera.- A la verdad, un bello espíritu, tal como nos lo describe y requiere el sabio jesuita Bouhours, si no imposible, es muy difícil de encontrarse. Pero un espíritu de esa naturaleza admirable, estoy pensando que me induciría una laudable, inocente y noble envidia. Y si es de este el carácter de nuestro aprobante, dígale Ud., Doctor Murillo, que se lo envidio. El Padre Bouhours, pintando con belleza de espíritu, un espíritu bello, ha dicho que él es una cosa muy rara. Es preciso reflexionar a donde lo ha dicho, para que veamos si yo soy la envidia misma. Ha sido en un reino cultísimo y el teatro de la sabiduría; ha sido en esa nación, cuyo suelo es feracísimo de ingenios, de almas nobles, de espíritus ilustres; y a donde éstos no quedan sepultados en el polvo de la ignorancia, ni por la miseria de la pobreza, ni por la oscuridad del nacimiento, ni por el defecto del cultivo y de la educación...» (59).
Remarquons au passage comment, en vantant les vertus de ce «royaume très cultivé», les termes «ignorance», «misère», «pauvreté», «origine très humble», «manque de culture et d’éducation »… sont employés avec la nette intention de dépeindre la société dans laquelle il vit. Cela ne l’empêche pas, dans un paragraphe qui semble irréel et disproportionné, d’établir une comparaison entre Quito et la France, comparaison dans laquelle « les beaux esprits » de Quito sortent finalement grandis. Écoutons-le en continuant notre lecture du paragraphe précédent:
«Mera.- Ahora, pues, cotejemos a Quito con Francia; pero después de puestos estos dos reinos en riguroso paralelo, ¿hallaremos o nos atreveremos a hallar aquí muchos de esos admirables espíritus? Y esto es sin mirar a la naturaleza de las almas, respecto de la cual es preciso confesar que en Quito nacen de esas almas bastantemente bellas, sino únicamente atendiendo a que, no obstante que nazcan, si no hay cultura, si no hay discernimiento de cual es buen espíritu y cual no; si no hay comodidad, modo y estudio de hacerlas florecer y descollar; si no hay celo por las letras, y antes hay especial providencia de extinguirlas, y , si pudiera ser, de sofocar los finos talentos, ¿qué hemos de ver espíritus bellos, dignos de nuestra envidia? Pero vamos a otra reflexión, para la cual no perdamos de vista en ella al Padre Bouhours, y mucho menos dejemos de ver a los espíritus bellos, que hoy lucen con tanta gloria en Quito. Supuesto esto digo que la hermosísima pintura que este Padre trae, es fidelísima y justa; y debe servir de regla para conocer cuál es el bello espíritu, cuál no. Pues, cotejémosla con la descripción que yo hago en mi Luciano de los espíritus quiteños. Hecho este cotejo, pregunto: ¿Conocemos y hallamos multitud de esos espíritus adornados de la verdadera hermosura?
«Murillo.- Yo preguntara de otro modo. Si los halláis (les diría), mostrádmelos con el dedo; si no pudieseis, porque sois algo mudos, dibujádmelos con la pluma; si lo sois, hacedme el grande gusto de suscribir de vuestra mano y firma un brevetito que diga: Yo, Moisés Blancardo, soy bello espíritu; ponedlo en un lugar público a que yo lo vea, y creedme que esto sólo bastará para que yo os tenga por bellos espíritus...
Mera.- Débese desear que (el bello espíritu) venga del cielo, no para deprimir a los otros, no para turbar su presumida satisfacción, no para ostentar que uno lo goza; sino para ser útil a la Religión, a la Iglesia, al Estado, a la Patria y para ser fiel a sí mismo...
Murillo.- ¡Arrogante proposición!... Mas, ahora veo que lo hemos errado; porque una vez que nos acordamos del jesuita (Bouhours), no debíamos olvidar que él trae cierta división de bellos espíritus, y por ella ver cual clase de ellos es la que domina en nuestro Quito.
Mera.- Dice Ud. bien y oportunamente. « Hay bellos espíritus de muchas especies (dice este bello espíritu de la Francia), porque fuera de aquellos de quienes hemos hablado hasta aquí que se aventajan en las letras, y que han adquirido todos los conocimientos hermosos que el estudio puede dar, hay quienes, sin haber estudiado más que el trato de gentes, tienen todo lo que es menester para acertar en una conversación... Hay aún otra suerte de bellos espíritus que se pueden llamar espíritus de negociación y de gabinete...»
Murillo.- ¡Lindamente! Ahora, pues, ¿cuál género de estos bellos espíritus tenemos aquí? Dígame Ud., por su vida y por toda la inclinación que tiene a decir verdades.
Mera.- De los bellos espíritus sabios y adornados de toda literatura, no conozco alguno; si lo hay, estará oculto, y tan escondido como el autor del Nuevo Luciano. De los espíritus de negociación y de gabinete, no solamente no conozco, pero en esta tierra no puede haber alguno. Estos espíritus nacen o propiamente se descubren y forman en las grandes cortes y al influjo soberano de los príncipes. Pero hallo en Quito bastantes bellos espíritus de conversación, ignorantes en las ciencias, y, no obstante, escolares en la aula universal de las gentes, de su trato y comunicación…” (60).
Dans ces pages admirables d’érudition et de l’analyse qu’il fait de la société dans laquelle il vivait, nous remarquons comment Espejo insiste constamment sur l’archaïsme de la vie coloniale, surtout lorsqu’il s’agit de l’instruction, mais il n’oublie pas pour autant de reconnaître et de signaler les qualités authentiques de ses compatriotes, en particulier des habitants de Quito. On pourrait citer les témoignages de tellement de voyageurs confirmant les affirmations d’Espejo. Toutefois, impossible de pousuivre sans retranscrire encore quelques lignes de ce magnifique «Diálogo Séptimo», dans lequel Espejo (à la demande du Docteur Murillo qui aimerait entendre la description d’un bel esprit, «a ver -añade- si yo conozco también a alguno… que rabió por verlos siquiera en este retrato»), traduit ce paragraphe du Père Bouhours:
“Mera.- Oiga Ud. Como los describe el Padre Bouhours: “El carácter de estos espíritus es de hablar bien, de hablar fácilmente y de dar un giro placentero, donoso, chufletero, agradable, que hace reír a todo lo que dicen; hacen en las ocurrencias y coyunturas réplicas muy ingeniosas; tienen siempre alguna pregunta delicada y sutil para proponerla, y algún cuento bonito para decir, para animar la conversación o para despertarla cuando comienza a debilitarse y decaer; por poco que se los excite o mueva (a dichos espíritus), dicen mil cosas asombrosas; ellos saben, sobre todo, el arte de retozar con ingenio y de burlar delicadamente en las conversaciones jocosas, pero no dejar de echar muy bien el cuerpo fuera de las conversaciones serias; razonan con puntualidad sobre todas las materias que se proponen, y hablan siempre con buen juicio. He aquí el bello lienzo que nos hace ver el citado Padre…
Murillo.- ¡Al buen Dios! Ya conozco muchos de estos bellos espíritus. Pero ¡oh! Y ¡lo que es tener el dicho talento…” (61).
Le sujet est inépuisable et l’on pourrait consacrer de nombreuses pages à présenter certaines idées de l’œuvre d’Espejo et ses relations avec cet auteur français, qui semble être l’un de ses préférés dans les domaines de l’art, des lettres, du bon goût.
- Michel Eyquem de Montaigne (62). En ce qui concerne ses idées esthétiques et sociales, Espejo trouva une source d’inspiration chez un autre auteur français: Montaigne, le moraliste par antonomase et auteur des célèbres Essais. Avec La Bruyère, il fut également l’auteur préféré de Montalvo.
Une étude des plus intéressantes et des plus singulières nous permettrait d’établir des relations entre les pages d’Espejo et ses liens avec Montaigne; protagoniste d’un nouvel humanisme qui annonçait, au lieu de tout lire, de sélectionner des auteurs et de se soucier d’apprendre d’eux l’art de vivre; moitié stoïque et moitié sceptique, et dont l’œuvre dessine le profil de «l’honnête homme» du XVIIème siècle français, un personnage qui aime la franchise et la civilité, l’équilibre de la conscience et la maîtrise de soi, qui rejette la violence et le fanatisme… comme Espejo esquissait les profils du «nouvel homme américain», malgré le fait que personnellement il était si controversé, et qu’il devait se défendre constamment de ceux qui l’attaquaient. Dans cette lutte pour défendre son nom et lorsque le Docteur Murillo cite Épicure, Espejo, qui n’a pas digéré ces lignes du Père Juan Arauz, en particulier lorsqu’il le traite «d’envieux », préoccupé par sa «bonne réputation», écrivit:
«Toutefois je dis que je n’envie pas la bonne réputation des autres, parce que, comme je l’ai dit, j’y pense avec élévation d’esprit, et, je peux encore ajouter, avec grandeur de cœur. La même véritable réputation, bien qu’elle soit un don du ciel, est (comme le dit le célèbre Montaigne), une chose excellemment vaine et comme l’ombre du corps, qui va devant la cause et qui le dépasse avec beaucoup d’extension…» (63).
La célébrité, la réputation qui occupent beaucoup de pages de ce «Diálogo Séptimo», et où, à côté du nom de Montaigne, apparaissent ceux de Juvenal, de Tacite, de Fléchier à nouveau, conduisent Espejo à citer un autre auteur français peu connu: le marquis de Saint-Aubin.
«Le Marquis de Saint-Aubin dit qu’il faut avouer qu’entre les biens extérieurs, aucun n’est aussi brillant et aussi digne d’une âme véritablement noble, que la gloire fondée sur la reconnaissance et l’estime des hommes. D’où la conclusion qu’il y en a une autre, fondée sur le caprice, la nuisance, et ce qui est plus sûr, sur les artifices de l’ambitieux qui sollicite la bonne réputation…» (64).
Si l’on oublie un instant le penseur, le critique de la société dans laquelle il vit, l’auteur de La Ciencia Blancardina, pour considérer rapidement que le médecin, le chercheur, l’auteur de Reflexiones sobre el contagio de las viruelas, on constatera à quel point Espejo était informé de ce qui se passait en France. Il connaissait le nom et les travaux des scientifiques de renom de l’époque et il donnait aux auteurs français, à la langue française, une importance qui pourrait peut-être prêter à sourire aujourd’hui. Il n’y a pas de lignes plus étranges que celles où il se réfère aux faux médecins, à ceux qui ne pouvaient lire les classiques, grecs ou latins, ni même les auteurs français. Espejo écrivit:
«Même si de nombreux écrivains ont discrédité l’art médical, et ont étendu leurs invectives jusqu’aux propres professeurs, il ne fait aucun doute que l’art est bénéfique et nécessaire pour l’humanité, que le médecin est un don inestimable que nous donne le ciel au lieu où il l’envoie; si celui-ci est mauvais, il n’y a pas de peste plus dévastatrice, ni de contagion plus vénéneuse à laquelle il pourrait être comparé…» (65).
Évidemment «la vocation médicale» est nécessaire, et à celle-ci doit «s’y ajouter la prédisposition des bons talents et aux talents s’en suit l’éducation… Dans une partie de l’éducation doit entrer la connaissance des langues grecque, latine et française, parce que les recherches médicales, dont la connaissance est indispensablement nécessaire, sont dans ces langues» (66). Espejo, lui-même, vit certainement la difficulté que tous les médecins connaissent les langues classiques, de sorte qu’il fait la concession suivante: «Mais dans celle-ci (la langue française) il y a des œuvres d’un tel mérite, que celles-ci seul, je n’hésite pas à le dire, pourraient nous épargner des langues grecque, syriaque, arabe et latine. C’est un bien inestimable que l’Histoire de l’Académie des Sciences» (67).
Cette référence répétée à l’Académie des Sciences de Paris confirme qu’il avait connaissance des activités de cette «compagnie savante», en histoire naturelle, en physique expérimentale comme en médecine, «lesquelles constituent – ajoute-t-il – un grand bénéfice pour les nations et pour la santé, et le maintien de toute l’humanité. Ainsi, un étudiant en médecine se trouve-t-il dans l’obligation de savoir la langue française; pour celui qui ne la comprend pas, on peut franchement dire qu’il ne comprendra pas davantage la médecine…»(68).
Médecin, scientifique, Espejo admire sans cesse les auteurs classiques et citant un autre Français, l’abbé Pluche, il écrit avec un certain orgueil: «Nul n’ignore que ce sont nos médecins qui ont rendu un service inestimable en permettant le développement de l’étude de la langue grecque et l’usage remarquable de la latinité» (69).
Naturellement, beaucoup de choses ont changé et les sciences médicales ont connu de merveilleux progrès. Toutefois, sans doute peu de médecins, d’universitaires en général auront atteint un telle maîtrise des lettres, des sciences qu’Espejo à son époque et cette érudition étonnante que révèlent ces pages, avec les noms de tant de scientifiques dont, entre autres, il connaît et commente les œuvres: de Fontenelle «savant universel», de L’Hospital et Littré; du génie admirable et sublime de Pascal, au «très célèbre Tournefort… qui dès qu’il vit les plantes se sentit botaniste».
Il est vraiment extraordinaire qu’Espejo – comme aucun autre homme de lettres de son siècle ni des suivants – ait pu connaître aussi intensément tant d’auteurs français, Voltaire, Montesquieu, Rousseau… qui sont des noms plus familiers pour nous; mais Fleury, Fléchier, Mascaron, Bouhours, Tournefort, Pluche, parmi ceux qu’il a cités, nous ne les trouvons pas dans les lectures de nos écrivains. Même Montalvo, au siècle dernier, dans des circonstances beaucoup plus favorables à la connaissance des lettres françaises, n’a pas, hormis Montaigne ou La Bruyère, l’érudition que nous admirons chez notre Précurseur.
Par ailleurs, nous pouvons comprendre ainsi un point très important, malgré les difficultés de l’époque, l’inquisition, que la richesse des bibliothèques de Quito de ce siècle était surprenante et mérita l’éloge d’illustres voyageurs. De Caldas, par exemple, écrivant: «J’ai vu ici des livres remarquables et en grand nombre, il n’y a pas de particulier qui ne les ait en grande ou en petite quantité, et il me semble qu’en cela, Quito a plus d’avantages que Santa Fe. Je n’ai pas connu là-bas les Mémoires de l’Académie Royale des Sciences; il y en a ici trois exemplaires et l’un de ceux-ci est très récent, ainsi que de nombreuses œuvres de Linné et d’autres botanistes; enfin, il y a de bons livres en tout genre» (70).

IV. ESPEJO, LE PRÉCURSEUR

À Paris, et dans toute la France, «l’année Malraux» va commencer, afin de commémorer le dixième anniversaire de sa mort. De cette manière, on a voulu mettre en avant la figure du grand combattant pour la liberté, en Chine, en Espagne et surtout, dans les rangs des combattants de la France libre, lorsque le colonel Berger participa héroïquement au combat contre l’envahisseur; ainsi que celle du célèbre Ministre de la Culture de la Vème République, qui ouvrit de nouvelles voies au développement de la culture à l’intérieur et à l’extérieur de la France; de l’admirable écrivain, dont l’œuvre littéraire est l’une des plus brillantes des lettres françaises, en matière de roman, d’essai et de critique d’art. Au début de cette «année Malraux», de façon suggestive, la question suivante a été posée: «Sans Voltaire, sans Malraux, aurait-on autant lutté pour la liberté?»
En évoquant cet aspect de notre Précurseur, je suis tenté de poser cette question: non sans Voltaire, mais sans les Encyclopédistes, sans la Déclaration des Droits de l’Homme, en un mot, sans l’influence française, Espejo aurait-il trouvé autant d’éléments pour encourager sa lutte pour la liberté, pour l’indépendance de son peuple, de l’Amérique?
Comme j’ai mentionné l’illustre Malraux, je pense que ses lignes se réfèrant au thème que nous allons examiner sont fort à propos: «Il y a quelque chose d’absolument fondamental lorsque l’on se trouve en Amérique, ou Dieu sait où – écrit Malraux – qui est la signification de la Révolution Française… la signification épique de la Révolution Française: un point capital, à partir du moment où l’on tend un lien avec la solidarité, avec un élément populaire, exprimé de manière populaire, à partir du moment où cette solidarité est reliée à la conscience de l’épopée que la France a apportée au monde…» (71).
Évidemment, en touchant ce point je n’ignore pas que, plus d’un auteur, plus d’un historien, en traitant de l’influence que les idées de l’Encyclopédie, de la Révolution Française (idées diffusées par les voyageurs, comme ceux de la Mission de 1736) ont pu avoir sur notre indépendance, avec parfois la volonté d’amoindrir cette dernière, ont mis en avant les études universitaires de beaucoup de créoles cultivés, à qui l’on commentait les œuvres de Vitoria, de Domingo de Soto, de Juan de Mariana, qui lisaient le droit de gens de Suárez, les œuvres de Diego Saavedra Fajardo, entre autres… Non. Il n’est pas possible d’omettre ce brillant chapitre de l’histoire américaine. Jorge Carrera Andrade dépeignit très bien ce double courant lorsqu’il écrivit: «À partir du deuxième quart du XVIIIème siècle, deux courants de pensée différents se profilent clairement dans la vie culturelle de la colonie: un courant traditionnaliste, ancré dans les origines hispaniques, ultra-catholique, cultiste en littérature et conservateur en politique; et un courant américaniste, innovateur, attiré par la France en lettres et libéral dans son attitude envers la classe moyenne. L’influence directe de l’Espagne renforça le premier courant, alors que le deuxième recevait, de temps en temps, l’incitation des voyageurs et des livres étrangers qui entraient clandestinement dans la colonie» (72).
Chez nous, nous voyons ce courant «traditionnaliste» défendu, entre autres, par des personnalités aussi remarquables que Jacinto Jijón y Caamaño, Julio Tobar Donoso, mentionnés par Jorge Salvador Lara, dans son excellent ouvrage La Patria Heroica (73). Sans oublier, bien sûr, que l’Espagne même, au cours de ce siècle, se nourrissait de préférence d’auteurs français. «Au début du XIXème siècle, et même un peu avant, les intellectuels espagnols ne faisaient que suivre – avec dix ou douze ans de retard – les pas et les évolutions de la France» (74), écrivit Menéndez y Pelayo, et dans son Historia de España, A. Salcedo Ruiz confirma cet avis.
Par ailleurs, si les auteurs classiques espagnols étaient commentés dans le cercle limité des salons universitaires, à la fin du XVIIIème siècle ils étaient peu mentionnés et en particulier par Espejo, dont l’anti-espagnolisme lui valut des attaques si sévères contre l’Espagne, justement au moment où l’influence française pondérait. «Il semble qu’au début de ce siècle, écrit-il dans son Nuevo Luciano, à force de contradictions le bon goût est gagné l’Espagne. Celles-ci surmontées, les Espagnols, avec telle ou telle lecture des auteurs français, (comme s’ils étaient de parfaits perroquets), passèrent à l’extrême opposé, en tombant dans une pédanterie ridicule. Tous ceux qui suivent les lettres aujourd’hui sont des érudits à l’eau de rose «violeta» [du titre d’une satire de José Cadalso y Vázquez: Los eruditos a la violeta note de C.L.)]. Ainsi, le bon goût n’est pas encore rétabli en Espagne…» (75).
Si l’influence espagnole ne se fait guère sentir chez Espejo, le penseur, le précurseur, en revanche, comme l’écrivit González Suárez: «… la Révolution Française, dont il avait une très bonne connaissance des événements, ce qu’on ne pouvait imaginer d’un créole de Quito, à une époque où les communications avec l’Europe étaient si rares et si difficiles, enhardissait l’âme magnanime du médecin de Quito» (76). Selon Jorge Carrera Andrade, Espejo ne se contenta pas de connaître et d’aimer cette culture qu’il apprit dans les livres français: «Il se consacra à diffuser les enseignements de l’Encyclopédie en Amérique. Il admirait Voltaire, Pascal et Rousseau, et il voyait dans leurs doctrines philosophiques une voie de salvation pour l’homme du Nouveau Monde…» (77).
Étant du même avis que de notables historiens ayant commenté ce sujet, je ne puis oublier celui de qui – comme Espejo au XVIIIème siècle, comme Montalvo au XIXème – sentit profondément cette influence française dans notre émancipation politique. Penseur et homme politique qui, peut-être, comme personne, n’a parlé de ces thèmes, ayant étudié à Paris, ayant lu en français les auteurs de ce siècle, il déclara dans un célèbre discours:
«… C’est se couvrir de ridicule que de chercher à nier que la France fût l’inspiratrice mentale et éthique de la Révolution sud-américaine. La Révolution sud-américaine compte en réalité, des facteurs sociaux autochtones; toutefois, l’orientation idéologique pour que ces facteurs se réalisent et aboutissent à une création positive, fut française, authentiquement et absolument française. Pour la première fois dans le monde, la sensibilité de la France a permis de proclamer au monde les Droits de l’Homme et du Citoyen. Nariño traduit. Mariano Moreno, au Río de La Plata, traduit le Contrat Social de Rousseau. Toute la pensée originale et exceptionnelle de Simón Bolívar trouve ses origines lointaines chez Montesquieu et Rousseau. Nos grands hommes, les avocats de nos premières assemblées, les publicistes qui encouragèrent et perpétuèrent la ferveur révolutionnaire d’il y a un siècle, sont des échos et des porte-parole de la Révolution Française, des Assemblées révolutionnaires françaises…» (78).
Ces concepts nobles et justes, prononcés lors d’une cérémonie très solennelle (grossièrement parodiée par un soit disant roman national), certains pseudo-historiens feraient bien de les méditer, au lieu de se croire investis de je ne sais quels pouvoirs universels, en recourant à une fiction d’une médiocrité alarmante, pour altérer les faits du passé ou défigurer la réalité profonde du pays, de ses hommes, de ses traditions et de sa culture.
J’ai mentionné plus haut La Patria Heroica du brillant historien et académicien Jorge Salvador Lara. Après une analyse sereine et impartiale des faits, il exprime également des concepts analogues à ceux de l’illustre Président. S’il reconnaît que l’influence de l’Encyclopédie «ne fut pas absolue», il montre également: «qu’une minorité active de révolutionnaires – parmi lesquels Miranda, Nariño, Bolívar, Mariano Moreno – furent sous son influence doctrinaire. Les œuvres de Montesquieu, de Rousseau et de Voltaire, et même l’Encyclopédie, avaient circulé clandestinement dans toute l’Amérique, et trouvèrent des adeptes…» (79).
L’Encyclopédie! Mot magique qui signifia tellement pour les penseurs et les révolutionnaires du XVIIIème siècle et pour ses disciples des siècles suivants, dans tous les pays du globe. En 1984, on commémora le bicentenaire de la mort de Denis Diderot, véritable coordinateur et âme de l’Encyclopédie qui, en vingt-sept ans de travaux, de difficultés, de crises de toutes sortes, réussit à publier les vingt-huit volumes d’une œuvre qui devait être: «un dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers», pour étudier ensuite «l’histoire des progrès de l’esprit» depuis la Renaissance. Au sujet de l’Encyclopédie, il convient peut-être de préciser que de nombreux auteurs illustres de ce siècle n’y collaborèrent pas, comme Montesquieu, Voltaire, Rousseau… par manque de temps, ou pour des raisons personnelles: contrariétés, simple mépris de l’anonymat. C’est ce qui se produisit avec Buffon.
Ce type de travail ne permettant pas d’englober dans sa totalité un thème aussi vaste que l’Encyclopédie et Espejo, avec une série de réflexions qui pourraient nous suggérer la confrontation de sa pensée et de ses œuvres, face à celles des représentants français de ce siècle, je limiterai mes ambitions à un bref parallèle entre Espejo et celui qui fut le plus haut représentant de l’Encyclopédie et de son siècle: Diderot.
Tous les deux vécurent à une époque exceptionnelle de l’Histoire. Espejo, fils de son siècle, c’est-à-dire, d’un siècle qui adorait la Raison, par dessus tout, se laissa séduire par la «nouvelle philosophie», par les idées nouvelles qui lui arrivaient du vieux continent. C’est le prestige de la Raison, de l’intelligence dans ce « siècle des Lumières », avec tout ce que cela signifia pour l’essor des arts, des lettres, des sciences. Le «Discurso dirigido por Espejo, desde Bogotá, a la Ciudad de Quito», par son admirable contenu, par les perspectives qu’il dévoile, pourrait être considéré comme un grand chapitre digne d’être inséré aux côtés des pages de d’Alembert ou de Diderot, aux théories de Raynal, aux idées politiques, dans la ligne de Montesquieu, et au progrès social de Quesnay, de Turgot ou de Rousseau.
Diderot, véritable tempérament cosmopolite, infatigable «agitateur» d’opinions, annonce et ressemble admirablement au médecin quiténien, toujours à la recherche de nouvelles idées, essayant constamment de lever tous les voiles du savoir humain, pour donner naissance à un homme nouveau, comme était l’idéal des Encyclopédistes du XVIIIème siècle, Michelet, qui exalta si bien les mérites de Diderot, «véritable Prométhée qui plus que des œuvres… fit des hommes», comme s’il annonçait celui qui à Quito façonna aussi des hommes et même des martyres : les héros du 2 août 1810.
Espejo, entre autres, côtoya les écrivains de l’Encyclopédie qu’il mentionne, par exemple, dans le «Diálogo Sexto» de La Ciencia Blancardina, à la page 267 et, surtout, comme Diderot, il comprit que son but est de faire connaître les progrès de la pensée, des sciences. Les Encyclopédistes, c’est-à-dire, les philosophes, les scientifiques, les lettrés qui collaborèrent à cette immense tâche, furent ses inspirateurs. L’abbé Raynal, historien et philosophe, l’incita à s’élever contre la colonisation : Buffon – qui reçut La Condamine à l’Académie Française – à soutenir le développement des sciences. Les classiques du siècle de Louis XIV, qu’Espejo connaissait admirablement comme nous l’avons vu, avaient donné au français une noblesse, une clarté, une grâce et une élégance de façon que cette langue, avec tant d’œuvres maîtresses, se diffusa en Europe et jusqu’à nos régions éloignées, comme le constatèrent les Académiciens de la Mission Géodésique. Elle devint la langue de l’intelligence, de la culture, de la diplomatie. Elle était faite pour les auteurs du XVIIIème siècle, qui lui donnèrent un nouvel éclat, élargirent son prestige, grâce à la variété des thèmes, à la lutte contre les abus de la monarchie absolue et d’une société qui favorisait les privilégiés. Ce ne fut pas là l’objectif primordial que se fixa Espejo avec ses œuvres critiques, avec sa vie de combattant? C’est cette secousse qui ébranla «l’ancien régime» sur ses bases; elle voulait instaurer un nouvel ordre des choses, ce qui fut la tâche de la Révolution Française. Avec retenue, mais également avec obstination, Espejo travailla pour transformer la société dans laquelle il vivait, parce qu’il la considérait injuste, indigne de l’homme surtout, à partir du jour où Nariño lui communiqua le texte si célèbre de la «Déclaration des Droits de l’Homme». «L’autorisation » de la publication de l’Encyclopédie donna lieu à ce que Robespierre appela « la préface de notre Révolution ». Qui pourrait nier que les écrits d’Espejo, inspirés des idées de Diderot, des Encyclopédistes, furent également la préface de notre indépendance?
Diderot, figure remarquable de son siècle, esprit universel dont le génie ne cessa d’aborder presque tous les thèmes, préfigure étrangement Espejo qui, étudia également des thèmes tellement variés. Il eut le temps et le talent de traiter de l’art et de la médecine, de la théologie et des sciences politiques, de la biologie et des problèmes agricoles et industriels, des innovations esthétiques, de l’avenir des sciences… toujours préoccupé de donner à l’esprit de nouvelles méthodes et à la vie de ses contemporains, de nouvelles voies. Dans ce bouillonnement des idées du XVIIIème siècle, rien d’étonnant à ce que l’Académie des Sciences de Paris ait parrainé ces deux expéditions au pôle et aux terres équatoriales. L’honorable Académie n’imagina sans doute jamais que les membres envoyés à l’Audience Royale de Quito, outre l’accomplissement de leurs travaux, en effectueraient un autre, puisque nous savons que Godin, Bouguer, La Condamine furent les diffuseurs de l’esprit qui animait leur siècle.
«Diderot notre contemporain», a écrit Michelet se souvenant de comment Goethe (qui avait traduit en allemand l’une des œuvres de Diderot, Le Neveu de Rameau) lui rendit le meilleur hommage possible lorsqu’il reconnut que «le travail le plus élevé de l’esprit est celui d’éveiller l’esprit». Toute l’œuvre de Diderot fut essentiellement celle d’un incitateur, du fomentateur d’idées. «Despertador de los ingenios quiteños» (le réveilleur des esprits quiténiens) fut précisément le complément de son Nuevo Luciano et il traduit parfaitement la noble mission dont il se vit investi, dès qu’il s’introduit dans les idées de son siècle.
Cette confusion n’est pas surprenante –d’où un certain discrédit des grands de l’Encyclopédie – en associant les noms des Encyclopédistes à ceux des Révolutionnaires, et davantage encore à ceux de certains personnages de la période de la «Terreur». La critique universitaire des dernières décennies s’est souciée d’une authentique restauration de l’œuvre des uns et de l’excès des autres. Des études remarquables réalisées par des auteurs marxistes ont contribué à diffuser leurs œuvres au grand public. Bien sûr, avec le souci de chercher une continuité entre la pensée des auteurs du XVIIIème et ceux du XIXème siècle. Pour l’historien Jacques Proust, cette tendance n’a pas une si grande importance «lorsque l’on veut identifier certaines pensées du siècle des Encyclopédistes, à celles de certains pré-marxistes». Comme d’autres ont vu en Diderot un précurseur du positivisme et même de Teilhard de Chardin… Espejo préféra être «l’initiateur de formules nouvelles» et comme Diderot, comme Montaigne, affronter son époque, époque d’indécisions générales, lorsque l’on devait créer un style nouveau et offrir de nouvelles formes de vie et de pensée.
Par ailleurs, on ne peut ignorer qu’Espejo rejeta totalement les excès de certains révolutionnaires, ou certains écrits qui offensaient ses principes religieux. Il existe peu de pages aussi brillantes que celles de son «Diálogo tercero» de La Ciencia Blancardina, où le Docteur Mera (Espejo) défend ses convictions religieuses, et recommande l’étude des Pères de l’Église «et plus profondément ceux de la sage antiquité», pour échapper aux impies, pour «ne pas se laisser emmener par la sensualité, l’injustice et l’irréligion» (80).
Il convient de rappeler que González Suárez avait déjà signalé comment Espejo sut apprécier ce qu’il y avait de positif, ce qu’il ne pouvait pas admettre des idées, des faits d’une époque si agitée:
«Notez – écrit l’illustre historien – le jugement qu’il fait de la Révolution Française de 1789; il faut admirer comment Espejo arriva à distinguer dans cette terrible révolution l’esprit d’irréligion et d’impiété qui animait les révolutionnaires, des réformes sociales qu’ils essayaient de mener en France» (81).
Et le même historien, réfutant certains concepts de Menéndez y Pelayo sur l’enseignement dans les colonies et sur Espejo, écrivit:
«Il assure également (Menéndez y Pelayo), qu’Espejo était attiré par les idées religieuses modernes : c’était faux. Monsieur Menéndez y Pelayo ne connaissait d’Espejo qu’un seul chapitre de El Nuevo Luciano: il n’avait vu aucun autre écrit, pas même les Primicias de la cultura de Quito. Espejo a été un catholique sincère, et il ne confondit jamais les misères humaines avec l’Église catholique, dont il croyait à la sainteté avec une foi sincère: ami de l’émancipation politique des colonies, oui il l’a été; mais cela constituait-il une preuve d’irréligion?» (82).
Comme on pourra le remarquer, Diderot et plusieurs des auteurs français mentionnés: Montesquieu et son Esprit des Lois, Rousseau et son Émile, Voltaire, l’admirable et terrible critique de son époque… pourraient fournir tant de thèmes pour une analyse plus complète de l’œuvre d’Espejo. Il reste encore beaucoup de recherches à faire pour présenter une biographie complète de notre Précurseur, qui nous apparaît encore presque comme un inconnu. Antonio Montalvo, l’un de ses biographes, a raison lorsqu’il écrivit:
«Nombreux et éminents sont les scientifiques et les écrivains qui se sont intéressés à Espejo. Mais les avancées de la civilisation contemporaine offrent aux nouvelles générations d’autres lumières pour interpréter et comprendre les valeurs historiques humaines. Ainsi, Espejo attend encore le chercheur de l’histoire qui osera investiguer dans ses papiers rencontrés… Aux biographes qui, patiemment documentés, nous donneront, sous différents angles de vision et d’interprétation, le concept et l’image complets de la vie et de l’œuvre du Précurseur» (83).
Ces expressions ont trouvé un écho dans celles plus récentes et plus générales de Fernando Chaves, lorsqu’il fit référence à de si nombreuses carences dans la recherche, «dans l’interprétation de faits passés dont les conséquences sont présentes» et il ajoutait:
«En aucune façon ou presque on a développé l’apport d’éléments pour l’élaboration de ces jugements, ni pour l’établissement de la continuité de la pensée et de l’œuvre sur le plan politique et en particulier ce qui se réfère à la vie de notre pays, de ses relations et de ses hommes notables» (84).
Voilà tracé ici un vaste programme de futures recherches.

CONCLUSION ET SUGGESTIONS

À la fin de ma communication présentée au Colloque International «La Condamine», organisé par l’Université Paris X (22 et 23 novembre 1985 sur : « L’amitié de deux hommes de science: Charles Marie de La Condamine et Pedro Vicente Maldonado, origine de l’amitié de deux peuples », j’ai exprimé quelques idées qu’il convient, je pense, de rappeler ici.
À la suite des travaux des Missions françaises du XVIIIème siècle et de 1899-1906, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’Équateur ait particulièrement observé la France pour son développement intellectuel, scientifique, éducatif, littéraire, tout au long du XIXème siècle. Nos universitaires, professeurs, médecins, écrivains, suivant les traces de Maldonado, d’Espejo, essayèrent de perfectionner en France les connaissances que Godin, Bouguer, Jussieu et La Condamine avaient révélées, lors de leur voyage à Quito. Si à la suite des deux dernières guerres au cours de ce siècle, il y eut des signes de stagnation de ce courant, on peut affirmer que depuis deux ou trois décennies, ce mouvement a été relancé. L’amitié qui a existé entre l’Équateur et la France puise ses origines dans l’amitié qui unit si étroitement Maldonado et La Condamine.
Si le souvenir de La Condamine et des autres membres de la Mission Française existe toujours en Équateur, on ne peut malheureusement pas en dire de même de Maldonado, d’Espejo, noms complètement inconnus en Europe. Et ceci, à cause de nous et de notre négligence à ne pas les faire connaître. Nous ne disposons pas de biographie, de matériel adapté à leur diffusion dans les centres culturels, dans les bibliothèques, dans les universités. Ainsi, de même qu’à l’issue du Colloque de Paris j’ai suggéré qu’un buste de Maldonado soit érigé dans la capitale française (projet qui est en cours et que la Mairie de Riobamba a spécialement confié à Charles Minguet, président du «Centre d’études équatoriennes» de l’Université de Paris X), je crois par ailleurs que la Mairie de Quito, le Gouvernement national devraient également suggérer que quelque chose de semblable soit fait pour Espejo. Son nom mérite bien, comme celui de Miranda, de Bolívar, de Montalvo et d’autres latino-américains illustres, d’être consacré à Paris.
En ces années d’égarement que connaît l’humanité, ces années d’angoisse devant de graves dangers et, cependant, de tant de progrès scientifiques matériels de tout ordre, nos pays du «Tiers-monde» ont plus que jamais besoin de la collaboration de pays qui comme la France ont contribué aux progrès des sciences de l’homme. «En ce moment de crise généralisée, dans cet univers de secousses physiques, de bouleversements politiques, d’angoisses individuelles, lorsque se posent des problèmes transcendantaux et lorsque parlent de peuples aussi différents: arabes et juifs, russes et saxons, asiatiques et occidentaux… il est nécessaire d’entendre la voix de la France. Nous avons besoin d’entendre la voix de la France. Que la sensibilité française, son intelligence, la clarté des notions et des concepts, la recherche de l’harmonie et du bon sens, le respect de la tradition viennent inciter et coordonner toute rénovation…» (85). Ces mots traduisent parfaitement les inquiétudes, les aspirations des penseurs du XVIIIème siècle, « ce siècle qui a été, peut-être, le plus beau moment de la clarté française ». Et qui pour nous, les Équatoriens, se résume en un nom : ESPEJO, le penseur et le précurseur.

SUGGESTIONS

Je suggère que se crée à Quito un «COMITÉ EUGENIO ESPEJO», dont les principaux objectifs seraient:
1. Ériger un buste d’Eugenio Espejo dans la capitale française. Ces démarches devraient être encadrées par la Mairie de Quito, le Gouvernement Équatorien, en coordination avec les autorités françaises;
2. Préparer une «anthologie» en espagnol et en français, précédée d’une étude biographique, de façon à ce que l’œuvre et le nom d’Espejo soient connus, particulièrement en Europe;
3. Faire des démarches, de sorte que dans les universités, françaises en particulier, les œuvres d’Espejo soient étudiées, comme cela se fait avec tellement d’auteurs latino-américains. Une anthologie d’Espejo serait indispensable;
4. Afin de préparer le bicentenaire de la mort d’Espejo (en 1995), que divers concours soient organisés, au niveau secondaire, universitaire, et surtout, au niveau des historiens et des écrivains, en proposant pour cela quelques thèmes sur la personnalité et l’œuvre d’Espejo. Un «comité» préparatoire devrait se charger de ces projets (86).

NOTES:

(1) Cité par Carlos Manuel Larrea, in La Real Audiencia de Quito y su Territorio, p 95, Ed. Casa de la Cultura Ecuatoriana, Quito, 1963. (2) Historia de la Cultura Ecuatoriana, p 247, Ed. Casa de la Cultura Ecuatoriana, Quito, 1965. (3) L’opium des intellectuels, Ed. Calman-Lévy, Paris, 1955. (4) Historia General de la República del Ecuador, vol III, pp. 267-268, Ed. Casa de la Cultura Ecuatoriana, Quito, 1970. (5) Idem, p. 296. (6) Francisco Javier Eugenio de Santa Cruz y Espejo, in Biblioteca Ecuatoriana Mínima – PRECURSORES, p. 30, Ed. J.M/ Cajica Jr SA Puebla-México, 1960. (7) Idem, p. 46. (8) Orígenes de la Nacionalidad Ecuatoriana, p. 84, Quito, 1937. (9) Historia del Ecuador, p. 198, Ed. Don Bosco, Cuenca, 1964. (10) Idem, p. 198. (11) La Amistad de dos Científicos: "Carlos María de La Condamine y Pedro Vicente Maldonado, Origen de la Amistad de dos Pueblos". Communication pour le colloque international «La Condamine», organisé par l’Université de Paris X – Nanterre (22-23 novembre 1985). (Note C.L., version française). (12) Ecuador: Cultura y Generaciones, pp. 55 et 224, Ed. Planeta, Quito, 1985. (13) Idem, pp. 271-272. (14) Alexandre de Humbold : Historien et Géographe de l’Amérique espagnole (1799-1804), pp. 169 et 269, Ed. François Maspero, Paris, 1969. (15) Œuvre citée, p. 23. (16) Idem, p. 46. (17) Œuvre citée, p. 161. (18) Idem, p. 161. (19) «Les Relations culturelles franco-équatoriennes», (in Cahiers des Amériques latines), pp. 115-117, Paris, 1964. (20) Idem, p. 116. (21) Francisco Javier Eugenio de Santa Cruz y Espejo, p. 27, Ed. Talleres Gráficos Nacionales, Quito, 1947. (22) Œuvre citée, p. 374. (23) Idem, p. 374. (24) Galería de Místicos y de Insurgentes, p 89, Ed. Casa de la Cultura Ecuatoriana, Quito, 1959. La Tierra siempre verde, p. 246, Ediciones Internacionales, Cercle Paul Valéry, Paris, 1955. (25) Œuvre citée, p. 372. (26) Œuvre citée, pp. 62-63. (27) Idem.; p. 63. (28) Idem.; p.22. (29) Idem.; p. 47. (30) Idem, p. 63. (31) Escritos de Espejo, Tome deux, p. 589, Imprenta Municipal, Quito, 1912. (32) La Tierra siempre verde, p. 245. (33) Primicias de la Cultura de Quito, (Édition facsimilée), pp. XXIX-XLI, Banco Central del Ecuador, Quito, 1981. Voir la version électronique 1 Voir la version électronique 2 (note C.L.).(34) Humanismo en la segunda Mitad del Siglo XVIII, Vol. 19, deuxième section. El Hombre de Letras: Eugenio Espejo, Biblioteca Básica del Pensamiento Ecuatoriano, Quito, 1984. (35) Escritos de Espejo, tome deux, pp. XLIII-XLVIII. Aprobación del Reverendo Padre Maestro Fray Juan de Arauz. Voir la version électronique (note C.L.) (36) Claude Fleury (1640-1723). Prêtre et écrivain, a été le confesseur de Louis XV, précepteur des enfants du Prince de Conti, auteur, surtout, de L’Histoire ecclésiastique, en 20 volumes, œuvre publiée entre 1691 et 1720. Membre de l’Académie Française (1696). (37) Escritos de Espejo, tome deux, La Ciencia Blancardina, pp. 232-233. (38) Idem, p. 589. (39) Jules Mascaron (1634-1703). Prélat et prédicateur à la cour. Il prononça, entre autres, l’oraison funèbre à la mort d’Anne d’Autriche (1666). Par la suite, évêque de Tulle et d’Agen. (40) Œuvre citée : La Ciencia Blancardina, p. 239. Version électronique (note C.L.)(41) Idem, p. 239. (42) Idem, p. 240. (43) Esprit Fléchier (1632-1710). Prélat et auteur de Mémoires sur les grands Jours d’Auvergne. Précepteur du dauphin, il prononça, entre autres, l’oraison funèbre de Turenne (1675), considérée comme son œuvre maîtresse. Membre de l’Académie Française (1673). (44) Louis Bourdaloue (1632-1704). Membre de la Compagnie de Jésus, prédicateur, ses dix séries de sermons prononcées lors du Carême et de l’Avent, vont des années 1670 à 1691. (45) Œuvre citée: La Ciencia Blancardina, p. 186.(47) René Descartes (1596-1650). Philosophe et mathématicien dont l’œuvre a profondément influencé la pensée universelle. Ses œuvres les plus connues sont: Le Discours de la Méthode (1637), Règles pour la Direction de l’Esprit (1628), Méditations métaphysiques, publiées en latin (1644), traduites en français en 1647, etc.(48) Œuvre citée: La Ciencia Blancardina, p. 194.(49) Edouard Clavery, in Trois Précurseurs de l’Indépendance des Démocraties sud-américaines, p. 80, Imprimerie Fernand Michel, Paris, 1932.(50) Blaise Pascal (1623-1662). Philosophe, mathématicien et écrivain, dont l’œuvre est d’une actualité permanente. Auteur en particulier des Lettres provinciales (1656-1657). Ses amis publièrent en 1670, ses notes ou idées sous le titre de Pensées. (51) La Droite et la Gauche, Le Figaro Vie culturelle, p. 35 (lundi 9 septembre 1985). (52) Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711). Auteur de Satires, qu’il lisait à ses amis en 1658, un éditeur les regroupa et les publia, ce qui obligea Boileau à publier une édition authentique, en 1666. Sa traduction du Traité du Sublime, attribuée par erreur à Caius Cassius Longinus (Longin), le rendit très célèbre. Toutefois, il assuma le rôle de législateur du Parnasse avec son Art poétique (1674). Il entra à l’Académie Française en 1684. Critique au goût sûr, il sut distinguer parmi les talents, le génie de Molière, Racine… (53) Œuvre citée: La Ciencia Blancardina, p. 11. (54) Idem, pp. 285-287. (55) Idem, p 287. (56) Longin devint célèbre, en outre, comme ministre de Zénobie, reine de Palmyre, dont l’ambition l’amena à défier Rome. Vaincue, elle fut emprisonnée à Rome (274), tandis que Palmyre fut livrée au pillage et ravagée. (57) Dominique Bouhours (1628-1702). Jésuite, célèbre pour ses études critiques et son culte de la langue. Ses principales œuvres: Entretiens d’Ariste et d’Eugène (1671) et Manière de bien penser dans les Ouvrages d’Esprit (1687), à son époque lui conférèrent une grande autorité et contribuèrent à orienter le bon goût, comme le reconnaît Espejo. (58) Voir note 21, page 116. (59) La Ciencia Blancardina, pp. 313-315. (60) Idem, pp. 315-317. (62) Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592). Peu d’auteurs de ce siècle ont exercé une telle influence sur la pensée de nombreux moralistes, écrivains de tous pays, que cet auteur des Essais, la première édition datant de 1580 et la deuxième de 1595, peu après sa mort. (63) La Ciencia Blancardina, p. 321. (64) Idem, p. 319. (65) Escritos de Espejo, tome deux, Reflexiones acerca de las viruelas, p. 481. (66) Idem, p. 483. (67) Idem, p. 484. (68) Idem, p. 484.(69) Idem, p 483.(70) Historia general de la República del Ecuador, volume III, p. 372. (71) Roger Stéphane, André Malraux, Entretiens et Précisions, pp. 33-35, Gallimard, Paris, 1984.(72) Galería de Místicos y de Insurgentes, p. 87. (73) La Patria heroica, p. 22, Ed. Quitumbe, Quito, 1961.(74) Cité par Jean Toussaint Bertrand, in Histoire de l’Amérique espagnole, tome 2, p. 36, Ed. SPES, Paris, 1928.(75) El Nuevo Luciano. Cité par Leopoldo Benites Vinueza, œuvre mentionnée, p. 62 : Voir la version électronique (note de C.L.)(76) Historia general de la República del Ecuador, p. 378. (77) La Tierra siempre verde, p. 244.(78) Du discours prononcé par le Docteur José María Velasco Ibarra, lors de sa décoration de la Grande Croix de la Légion d’Honneur, le 10 février 1955. Voir à ce sujet: «José María Velasco Ibarra et la culture française» (note de C.L.).(79) La Patria heroica, p. 17. (80) La Ciencia Blancardina, p. 138. (81) Escritos de Espejo, tome deux, p. 590. (82) Idem, p XXXIV. (83) Œuvre citée, p. 92.(84) “Intermitencias de la Cultura”, in Correo Diplomático, 1ère année, numéro 1, Quito-1985; pp. 63-64.(85) Du discours mentionné dans la note 78.(86) Le Centre d’Études Équatoriennes organisa un colloque intitulé: «L’Équateur d’Hier à aujourd’hui, hommage à Eugenio Espejo» et particulièrement les études suivantes: POTELET, J.: Eugenio Espejo: Bel esprit et homme des Lumières; CHENU, J.: Approche scientifique créole de l'espace équatorien à l'époque des lumières (Voyages de Francisco José de Cadas); MOREL, A.-C.: L'hommage de Benjamin Carrión à Eugenio Espejo, voir version électronique (note de C.L.). 

- ŒUVRES DE EUGENIO DE SANTA CRUZ Y ESPEJO (BIBLIOTECA VIRTUAL: ENSAYISTA) (note C.L.)
- Primicias de la cultura de Quito, por Eugenio de Santa Cruz y Espejo, version électronique 
- Eugenio de Santa Cruz y Espejo: Obra educativa (el nuevo Luciano, Marco Porcio Catón, la ciencia blancardina) 
 - Voto de un Ministro togado de la Audiencia de Quito, por Eugenio Espejo
- Escritos del doctor Francisco Javier Eugenio de Santa Cruz y Espejo, tomo primero
- Escritos del doctor Francisco Javier Eugenio de Santa Cruz y Espejo, tomo segundo
- Escritos del doctor Francisco Javier Eugenio de Santa Cruz y Espejo, tomo tercero
Afin de mieux faire connaître en français la personnalité d’Eugenio Espejo et son œuvre, nous reproduisons en annexe cette étude de monsieur Édouard Clavery (Ministre Plénipotentaire, Membre de la société d’Histoire de la Révolution Française, Correspondant des Académies Nationales de l’Histoire de Bogotá, Caracas et Quito, de l’Académie des Bonnes Lettres de Séville. 1921-1924: Ministre résident à Quito en Équateur et de 1924-1926: Envoyé extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire).  

ANNEXE: Espejo, précurseur de l’Indépendance de l’Équateur. Agent et propagateur dans son pays de l’influence intellectuelle et politique française (1747-1795)

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